La Planète des singes : un conte philosophique de Pierre Boulle

La Planète des Singes de Pierre Boulle : un récit dystopique qui, à travers l'esthétique d'un monde renversé, livre une morale pessimiste sur notre devenir.
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Avant la saga cinématographique qui a contribué à sa notoriété (d'une facture assez moyenne, si l'on excepte le chef-d'œuvre de Francklin Schaffner, la première adaptation de 1968), il y a un roman de l'auteur français Pierre Boulle (1912 - 1994).

Ingénieur de formation, il part travailler en Malaisie dans une plantation d'hévéas. Rattrapé par la guerre, il est mobilisé en Indochine en 1939, puis il rejoint les FFL en 1941 pour lutter contre l'occupation japonaise, avant d'être fait prisonnier et de s'évader en 1944. De sa riche expérience d'aventurier militaire, il tirera un roman qui va le rendre internationalement célèbre : Le Pont de la rivière Kwaï (1952), adapté avec succès au cinéma cinq ans plus tard par David Lean.

Vers La Planète des Singes

Peu connu et étudié dans notre pays, Pierre Boulle est pourtant l'un des auteurs français parmi les plus traduits à l'étranger. Pionnier de la science-fiction française moderne, il publie avec les Contes de l'Absurde (1953) le premier recueil francophone à traiter de ce genre (voyages dans le temps, confusion rêve / réalité, robotique...), il poursuit dans cette veine avec E=mc2 (1957) avant d'écrire son autre œuvre-phare : La Planète des singes , en 1963.

Le postulat de départ

L'histoire se présente sous la forme d'un manuscrit trouvé dans une bouteille par un couple de vacanciers de l'espace. Le narrateur est un journaliste terrien de l'an 2500 au nom incongru : Ulysse Mérou, qui au terme d’un voyage intersidéral, atterrit avec deux compagnons sur une planète similaire à la notre, à la différence près que cette dernière est gouvernée par des singes, et que l’homme y est présent mais à l’état sauvage. Capturé, pris pour un animal, le narrateur devra se battre pour faire valoir son statut de créature intelligente...

De prime abord, une œuvre anecdotique

Connaissant ses différentes adaptations, la lecture du roman peut surprendre : son style est relativement pauvre. Alors que l'on pourrait s'attendre à un récit-fleuve, parsemé de descriptions minutieuses, et recherchant le maximum de crédibilité, dans le style de la SF noble de Philip K. Dick ou Isaac Asimov, l'auteur ne s'embarrasse pas du décor et nous livre une histoire courte, un peu naïve, où les évènements s'enchaînent trop rapidement : de brefs chapitres s'achevant chacun sur une suspension typiquement feuilletonesque, le tout courant sur un peu plus de 200 pages.

Si Hollywood ne s'était pas empressé d'en acheter les droits, et de produire des films, dont celui de Schaffner, qui va sublimer le matériau original jusqu'à ériger La Planète des singes en mythe, il est probable que l'œuvre de Boulle soit passée inaperçue...

Un conte philosophique...

Si l'on ne peut s'extasier sur le style simple (voire simpliste) du roman, en revanche, les thématiques qu'il développe sont riches de sens. Mêlant satire et science-fiction prétexte, La Planète des singes se réclame directement de la tradition du conte philosophique. Pierre Boulle se révèle en cela proche, non pas de ses contemporains, mais plutôt des grands romanciers des XVIIe et XVIIIe siècles tels que Jonathan Swift ( Les Voyages de Gulliver ), Voltaire ( Micromégas, Candide ) Montesquieu ( Les lettres persanes , pour le point de vue d’un étranger), ou encore Cyrano de Bergerac, avec Les Etats et Empires de la Lune et du Soleil ( 1657).

...Entre utopie et dystopie

En outre, le brouillage des repères spatio-temporels (une planète éloignée de 300 années-lumière, la distorsion temporelle provoquée par le voyage), ainsi que l'inversion de la théorie évolutionniste de Darwin (le singe descend de l'homme et non le contraire) permettent d'inscrire le roman dans la lignée des utopies.

Littéralement "lieu de nulle part", l'utopie se veut un monde idéal. Au XXe siècle, le courant devient dystopie (ou contre-utopie), présentant cette fois-ci le pire des mondes possibles (par exemple, 1984 d'Orwell). En montrant un monde dominé par les singes, et dans lequel les hommes sont traqués comme des bêtes, Pierre Boulle dénonce avec vigueur, à travers la satire et l'anthropomorphisme des primates, les comportements humains : sauvagerie envers les animaux, incompétence des élites, dogmatisme borné, orgueil démesuré...

Un double dénouement marquant

La fin du roman est doublement frappante : Ulysse Mérou revient sur Terre, mais 700 ans se sont écoulés depuis son départ, à cause de la dilatation du temps occasionnée par son voyage. Et stupeur, il est accueilli par des singes. De même, ceux qui découvrent son manuscrit dans une bouteille bien longtemps après, et dont on ne connait pas exactement l'identité, se révèlent être eux aussi des singes : la lecture de l'histoire les laissent perplexes :

"Des hommes raisonnables ? Des hommes détenteurs de la sagesse ? Des hommes inspirés par l'esprit ?... Non, ce n'est pas possible ; là, le conteur a passé la mesure."

Une morale pessimiste sur le devenir de l'humanité

Pierre Boulle ne nous laisse aucun espoir : l'homme a définitivement été remplacé par les singes. C'est la morale de l'histoire : l'homme, aveuglé par ce qu'il considère comme sa supériorité sur la nature et le règne animal, devient veule et paresseux. Ayant atteint le sommet de son évolution, jouant à l'apprenti-sorcier, il finira par décliner : après tout, même les grands empires ont chuté. Rome la toute puissante n'a-t-elle pas sombré dans la décadence, avant de succomber aux invasions barbares ?

Qu'en sera-t-il de notre monde ?

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