Livre numérique et autopublication : la fin des éditeurs ?

Avec le boom du livre numérique, les principaux diffuseurs (Apple, Amazon, Google) tentent d'écarter les éditeurs en encourageant l'autopublication.

Après des débuts timides, le marché du livre numérique (ou ebook) a enfin décollé. Les acteurs traditionnels du livre, notamment les éditeurs, sont menacés par les grandes firmes étrangères qui favorisent l'autopublication. Ils doivent réagir rapidement s'ils ne veulent pas disparaître.

Brève histoire du livre numérique

Si le premier livre numérique (désignant le fichier contenant le texte) a déjà 40 ans, avec la numérisation en 1971, dans le cadre du projet Gutenberg initié par Michael Hart, de la Déclaration d'indépendance des Etats-Unis , il ne commence à se développer que dans les années 90 avec internet. Or, à cette époque, on peut lire uniquement le fichier sur son ordinateur, ce qui n'est vraiment pas pratique.

Au début des années 2000, apparaissent les premiers appareils portables dédiés à la lecture de livres numériques. On prédit déjà une révolution, la fin de l'ère du papier. Mais c'est un fiasco ! Le marché ne décolle pas : les liseuses (ou ebook readers) sont trop chères et pas assez performantes. En outre, le catalogue de livres numériques disponibles sur la toile (hormis les grands classiques) est encore trop pauvre.

Le marché du livre numérique aujourd'hui : les réticences françaises

10 ans plus tard, nous sommes beaucoup plus proches de la révolution annoncée : apparition de tablettes numériques (l' Ipad d'Apple ), baisse du prix des liseuses, banalisation des smartphones , développement de l'encre électronique pour un confort de lecture accru, meilleure offre internet...

Pourtant, il reste encore beaucoup de chemin à faire, notamment dans notre pays. Avec un marché en pleine expansion, les constructeurs de tablettes numériques et autres liseuses qui possèdent aussi des plateformes de téléchargement d'ouvrages ( Apple, Amazon, Google ...) cherchent à alimenter leurs catalogues en nouveautés. Or, ils se heurtent à l'hostilité des éditeurs, notamment français : désaccords sur les pourcentages de recettes perçus par chacun, assignation en justice du programme de numérisation Google, minimisation de l'importance d'un marché pourtant florissant : "Le livre numérique ne représente pas plus de 0,1% du marché en France", estime Arnaud Valette, chargé de mission au sein du Syndicat national de l'édition, tandis qu' Hachette Livre préfère ne pas donner de chiffre du tout, tant le secteur lui semble pour l'instant "marginal". Pire, un célèbre auteur comme Frédéric Beigbeder entretient un débat d'arrière-garde en opposant livre papier / livre numérique, et en criant au Fahrenheit 451.

Les diffuseurs internet encouragent l'autopublication

Pour contourner le problème, les diffuseurs ont décidé de simplifier leurs outils de publication. Il est désormais très facile de créer un ebook. Ainsi, l'auteur amateur, désespéré de se voir refuser ses manuscrits par les éditeurs, tout comme l'écrivain confirmé désireux de maximiser ses gains, pourront-ils céder les droits de leurs oeuvres directement aux diffuseurs en ligne, en se passant d'éditeur.

Davantage de liberté donc, et davantage d'argent ! Dans le domaine très figé de l'édition papier, on estime que l'auteur touche 10% des bénéfices engendrés par son livre. Cette faible somme peut se comprendre par les coûts importants de correction, mise en page, impression, publicité, mis en oeuvre par l'éditeur, qui doit prendre des risques en "pariant" sur les auteurs.

Il en va différemment dans le monde du livre numérique : très peu de coûts pour un support dématérialisé, mais néanmoins, les éditeurs continuent d'accorder 10% à leurs auteurs, un amalgame papier / numérique totalement injustifié ! Le risque, c'est de voir les auteurs se vendre aux diffuseurs les plus offrants. Ils peuvent espérer jusqu'à 70% des recettes... C'est donc une option de plus en plus tentante.

Editeur : un rôle à redéfinir

Même s'il est menacé, l'éditeur doit rester un acteur privilégié du monde du livre, et pour rester en jeu, il n'aura pas d'autre choix que de s'adapter à l'ère numérique. Revoir la rémunération des auteurs à la hausse doit être une priorité.

Ensuite, on s'aperçoit vite des nombreux désagréments engendrés par l'absence de travail éditorial. En effet, son besoin se fait plus que jamais sentir lorsqu'il nous arrive de télécharger des ebooks truffés de fautes d'orthographe ou d'erreurs typographiques. L'éditeur pourrait donc revenir à ses fonctions premières : l'établissement de manuscrits fiables.

De plus, l'autopublication va entraîner une inflation de livres qui risque de désorienter le lecteur. On comprend alors mieux le rôle de régulation des grandes maisons, qui permet un filtrage quantitatif et qualitatif des ouvrages. Imaginez des millions d'auteurs (dont une majorité d'écrivaillons) vendant leurs ebooks sur internet : probable déception du lecteur qui va acheter au hasard, impossibilité de tirer son épingle du jeu, même si l'on est l'écrivain du siècle, dans une telle masse...

Le support numérique offre des possibilités infinies dont l'éditeur, par un gros travail d'adaptation (comme on adapterait un livre au cinéma) pourrait tirer profit. A défaut de proposer le texte "nu", la mise en page pourrait être attractive et dynamique : liens vers des sites, interviews de l'auteur, commentaires des lecteurs...etc. L'édition a encore de beaux jours devant elle, si seulement elle saisit sa chance à temps !

Sur le même sujet