Qu'est-ce qu'une ville-musée ? L'exemple de Rome

Une ville-musée semble figée dans le temps. Rome en est l'exemple. Pourtant, son urbanisme montre que sa relecture du passé dépasse ici le simple musée...
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Rome illustre pour tout le monde le mythe de la ville-musée, figée dans le temps depuis toujours. C’est paradoxal: plus qu'une simple capitale administrative, Rome fut, dans l'Antiquité, le modèle de la ville-monde par excellence. On ne l’appelait pas "Caput Mundi", "Capitale du monde", par hasard.

Quand l’unité classique englobe la capitale du monde

Ce qui frappe dans l'agglomération romaine (4,3 millions d'habitants sur 1285 km²), c'est avant tout la manière dont la ville s'étale sans pour autant offrir d'autres signaux visuels que les dômes de ses très nombreuses et souvent fastueuses églises. Si la banlieue romaine montre une litanie de blocs souvent calibrés d'une manière identique et monotone, rien ne semble véritablement dépasser du paysage sinon cette mer de toits de tuiles et d'antennes de télévision.

Les voies de communication semblent établies là depuis toujours. Outre le Tibre, le centre de la ville s’appuie sur ses sept fameuses collines. Dans cette aire subsistent de très nombreux vestiges de la cité antique, englobés dans une ville qui semble s'être reconstruite sur elle-même au fil du temps. Si certains vestiges sont clairement délimités (le forum romain, par exemple), d'autres sont noyés dans la masse urbaine.

Cette particularité romaine montre les strates historiques de la ville avec beaucoup d'évidence. On y voit, dans un certain désordre qui n’est qu’apparent, les époques antiques côtoyer la Renaissance et ses églises caractéristiques souvent influencées par le Quattrocento. Puis le baroquisme qui a offert les grandes places de la ville structurant si bien la trame urbaine. Puis encore le néoclassicisme plus tardif, parfois réinvesti par l'architecture mussolinienne. Rome est une mosaïque.

La ville n'a jamais tiré un trait sur un classicisme fondateur d'un point de vue architectural, qui inspire largement tous les autres mouvements postérieurs. Si la ville s'est reconstruite sur elle-même au fil du temps, elle a intégré son épaisseur historique dans un jeu d'influences premières qui sont toujours là. Le visiteur voit bien une unité très forte au tout, mais a du mal à la définir.

Au fil du temps, cette unité classique n'a pas été dépassée, jusqu’à aujourd’hui. L'Histoire paraît affleurer partout. Cette sauvegarde du sol antique et de cette gloire passée est devenue emblématique de Rome, qui arbore fièrement, sur la moindre plaque d'égouts, le fameux "SPQR", "Senatus Populus Que Romanus". Même aujourd’hui, les fouilles publiques sont théâtralisées et deviennent un thème récurrent dans toute la ville.

L’Antiquité païenne, trait d’union des temps

L'Antiquité devient, au-delà d'un emblème évident, un véritable mythe commun à la romanité. Mais ce n’est pas un simple motif décoratif dans Rome: c’est la substance même de la ville qui dépasse une simple sauvegarde patrimoniale. L’Antiquité devient un modèle urbain.

Les époques qui ont forgé la ville au fur et à mesure se sont profondément enracinées dans la "Caput Mundi" qui donne signification au tout, et seule la chrétienté a tenté d’offrir une image inédite et intemporelle à Rome en dépassant l’Antiquité.

Pour autant, le classicisme restait toujours en arrière plan dans la lecture architecturale chrétienne et si, à Rome, les coupoles, les campaniles et les dômes ne manquent pas, tous résonnent avec la figure, fantastique du Panthéon. Ce temple est classique par excellence, et enraciné dans son origine païenne.

Les façades des églises arborent donc nombre de colonnes de marbre. Ce classicisme rejaillit directement dans la lecture baroque qui a été effectuée par les maîtres de l'époque. Ils ont, à l’image du Bernin, créé au XVIIe siècle toutes les places de Rome, de Navona à Trévi en passant par Il Popolo. Le christianisme a donc dû englober, pour s’intégrer, ces formes spécifiques à Rome. Les symboles visuels des obélisques égyptiens rapportés ici dans les grands moments de gloire sont plantés sur les places importantes, pour rappeler la domination du monde romain sur le reste de l'univers. Certains papes eux-mêmes décidèrent d'ériger ces obélisques sur les parvis des églises majeures, y compris Saint-Pierre…

Cette domination symbolique du classicisme sur toutes les autres ères se retrouve aujourd’hui dans les bâtiments les plus contemporains. Le quartier d'EUR, au sud de la ville, sur les lieux de l'exposition universelle de Rome, a servi de laboratoire au mussolinisme pour réinvestir le classicisme dans la modernité. Ce quartier monotone et grandiloquent, maniéré et très fonctionnel, est la caricature de l’ère classique. Pourtant, cette relecture intègre bien les ferments de la romanité et donc n’engendre aucune rupture avec le passé.

Les nécessités contemporaines triomphent du classicisme

Depuis 3000 ans, jamais Rome n’avait eu à s’adapter au temps comme aujourd’hui. Il lui a fallu transformer ses fonctions urbaines selon les exigences du monde actuel tout en poursuivant sa logique de reconstruction sur elle-même, ce qui a été complexe.

Partout, derrière les façades classiques bourdonne une suractivité bien contemporaine. On nomme cela le « façadisme », ne pas toucher à l’extérieur mais adapter l’intérieur des bâtiments.

L'échec de Rome est de n'avoir pu s'adapter aux transports modernes. Leur emprise contraste nettement avec l'environnement, dans une intégration peu réussie: impossible de cacher les rails des trams zébrant les antiques pavés ni les coupures violentes des autoroutes urbaines.

C'est ici que le réel a dépassé le mythe: Rome souffre d'énormes problèmes de circulation. Le musée est envahi par les nécessités du temps. Et les deux lignes de métro, creusées - ô sacrilège ! - au cœur d'une terre si dense en histoire, ont été extrêmement retardées par les fouilles archéologiques. Il est actuellement impossible de prévoir d'autres lignes dans cette agglomération de 4,3 millions d'habitants à cause d'une épaisseur historique insurpassable.

Rome ville-musée?

Rome est sans doute une ville-musée parce qu'il ne pouvait en être autrement: comment aménager les 3000 ans d'Histoire qui sont devenus un mythe urbain si spécifique? Rome s'est reconstruite sur elle-même sans jamais se renier. Elle s'est assumée jusqu'à aujourd'hui, même si de cela résulte une ville peu adaptée aux exigences contemporaines. C’est pourquoi Milan est devenue capitale économique italienne, c’était plus simple ainsi. Rome a préféré assumer son rôle d'encyclopédie à taille réelle de l'histoire occidentale de la ville depuis plus de trois millénaires.

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