Que peut-on faire quand notre jeune se drogue?

Socialement stigmatisée, la famille d'un consommateur de stupéfiants bataille entre culpabilité et impuissance. Comment y faire face?

Il est facile de banaliser le problème de la drogue tant qu'il ne met pas la vie des siens en danger. Le narco-dépendant, incapable de contrôler ses impulsions, peut faire naufrager son entourage, et ce dans plusieurs domaines: psychologiquement, moralement, émotionnellement et économiquement. Son addiction le conduit à se montrer manipulateur, et il peut même en arriver à des comportements extrêmement pervers. L'encourager à se soigner ne suffit pas à régler l'ensemble des problèmes qu'il pose. Est-il possible de l'aider tout en s'en protégeant?

Soutenir sans se laisser meurtrir

D'après la spécialiste espagnole Laura Rojas-Marcos, qui a obtenu un doctorat en sciences humaines à Paris et un diplôme de psychologue à New York, le meilleur accompagnement est celui qui prend d'abord en compte les limites de chacun. Jusqu'où peut-on et veut-on aller? Les deux parties sont ici en danger: le malade et sa famille. Il est connu qu'en cas de crise de manque, la volonté d'obtenir une dose est telle que l'on tuerait père et mère pour l'avoir. Dans le même ordre d'idée, frères et sœurs en bas-âge sont des monnaies d'échanges potentiels.

Quelles que soient les bonnes intentions des proches, les risques doivent être froidement et clairement mesurés.

Résister à la culpabilité dévorante

Face à un enfant qui met ainsi sa vie en jeu, la souffrance et la panique tendent généralement à quitter l'objectivité et la capacité d'analyse, nécessaires pour élaborer une stratégie salutaire.

Le petit ange innocent qui attendrissait tellement a disparu. Il n'a pas grandi comme on l'espérait, et sa conduite met en cause l'éducation qu'il a reçue. Se laisser accabler par le sentiment d'avoir "tout raté" peut dériver à l'effondrement complet et renforce le sentiment d'impuissance.

A l'opposé, une attitude blasée et indifférente sert souvent de justification qui tourne en cercle vicieux: il se drogue pour attirer l'attention, mais on l'ignore parce qu'un junkie ne mérite pas qu'on s'intéresse à lui.

Des enfants ou des parents martyrs?

Répondre à l'addiction de son enfant en adoptant à son tour une conduite autodestructive n'offre aucune solution, et peut à l'extrême mener au suicide de l'un comme de l'autre.

D'après Laura Rojas-Marcos, le sentiment de culpabilité a son utilité tant qu'il fonctionne comme gardien de notre conduite et de notre sens des responsabilités. Connecté avec la faculté du raisonnement, il participe à maintenir une certaine harmonie dans notre vie et dans nos relations. Lorsqu'on en arrive à s'auto-flageller, il devient alors stérile et dangereux.

Le chantage émotionnel

Il consiste à blesser, à menacer, voire à torturer moralement pour arriver à ses fins: obtenir de l'argent d'un côté, "imposer" l'abstinence et la cure de désintoxication de l'autre -ou l'abandon pur et simple du foyer. Le sentiment réciproque de la faute commise, et de la honte qui en découle, se transforme en venin qui dégénère en violence verbale, et parfois physique.

Le dialogue est souvent difficile, et s'avère généralement inopérant. Il importe de rappeler ici que l'usage de stupéfiants détruit les facultés de penser et de sentir de son consommateur. La notion de la douleur causée à autrui n'existe pas, en dehors des moments de lucidité, lorsque le produit cesse son effet. Ces prises de conscience, au fil du temps, tendent à disparaître au même rythme que le système neuronal du cerveau dégénère.

L'aide d'un tiers

Livrée aux problèmes que pose un enfant qui se drogue, il est rare qu'une famille puisse avancer positivement sans l'aide de tierces personnes. La première option à retenir est celle de l a thérapie familiale ou systémique , qui permettra de départager dans quelle mesure le jeune en question est porteur d'un symptôme de dysfonctionnement familial, ou non. Une thérapie personnelle, pour chaque membre de la famille en particulier, apporte souvent une grande aide. Les associations telles que Narcotiques Anonymes fournissent entre autres des informations, des contacts de spécialistes reconnus, et un suivi d'échanges quotidiens par Internet pour ceux qui tentent de se libérer de leur addiction.

Les vrais amis

La honte du qu'en-dira-t-on, l'humiliation renforcée par le regard des connaissances, qui laissent entendre d'un haussent d'épaules qu'on devait s'y attendre et que tout le monde le savait, bloquent les protagonistes qui ont besoin d'aborder le problème. La croyance que les paroles ne servent à rien et que les autres ont d'autres soucis va de pair avec la tentation d'annuler l'histoire. Il s'agit là des étapes du déni et du marchandage , propres à tout processus de deuil. Selon le dicton, c'est dans l'épreuve que l'on connaît ses vrais amis. Il est important de ne pas leur fermer la porte, quelle que soit la gêne que l'on éprouve. Partager la douleur avec des êtres dignes de confiance permet peu à peu de l'apprivoiser.

Le deuil d'un enfant

Il arrive, d'après Laura Rojas-Marcos, qu'une mère cesse d'aimer son petit devenu grand. Ce deuil est considéré par la psychologue humaniste comme l'un des plus douloureux qui soient, la maman tendant alors à se sentir monstrueuses, capable d'émotions contre-nature. Tel n'est pas le cas. Il existe des parents, qui ont tellement souffert de la conduite agressive et abusive de l'un des leurs, qu'après être passés de la déception à l'exploitation puis à la honte, ils s'en libèrent. Ils peuvent alors fermer la porte de leur cœur et de leur esprit aussi bien que celle de leur foyer. Tant qu'elle reste ouverte, ils espèrent voir revenir leur jeune tel qu'ils l'ont aimé.

Même après une désintoxication réussie, et une fois passée une longue période d'abstinence, le sujet qui a traversé l'expérience de la drogue ne sera de toutes façons plus comme avant.

Ses relations aux autres et sa vie entière sont à reconstruire.

C'est là la double épreuve qui attend quotidiennement toute personne sortie de l'usage des stupéfiants: non seulement elle n'a plus son produit sous la main pour s'évader de la dure réalité du monde, mais en plus, elle doit faire face aux conséquences des actes qu'elle a commis comme droguée, et les assumer alors qu'elle ne consomme plus.

Source: Protège-toi du chantage émotionnel, de Laura Rojas-Marcos, revue Psychologie Pratique , pages 60-63, éditorial Globus Communicación SA, Madrid, janvier 2011.

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