Jouets-vous ! Un projet éducatif pour changer les mentalités

Entretien avec Sophie Cantier, conceptrice du projet et Patricia Rivière, présidente de Libre Terre de Femmes (1)

CD : Durant cette année scolaire, vous accompagnez les jeunes du collège Georges Méliès (Paris 19e) dans un projet contre le sexisme. Dites-nous en plus.

P. R. : « Jouets-vous ! » concerne 23 élèves auxquel-le-s nous voulons donner les moyens de devenir des acteurs de l’égalité, en les considérant comme des partenaires indispensables dans le changement des mentalités (2). Concrètement, ça signifie que nous allons leur permettre de travailler avec une professionnelle de l’image, Sophie Cantier, qui est aussi une féministe et une formatrice expérimentée.

S. C. : Mon rôle est de cheminer avec eux pour faire émerger une prise de conscience sur l’assignation sexuée qui pèse sur les filles et les garçons. De septembre à décembre 2011, les filles seront invitées à réfléchir aux représentations qu’elles ont des garçons et inversement. Ces représentations seront illustrées à l’aide de jouets, puis photographiées. Je leur demanderai aussi d’inverser les rôles pour que chacun se mette à la place de l’autre, d’en débattre et d’exprimer leurs ressentis. Lors de la dernière séance, parmi leurs photos les plus représentatives de l’évolution de l’égalité filles-garçons, ils en choisiront 20 pour construire une exposition.

De janvier à juin 2012, des expositions-débats seront organisées. Ils auront à y défendre leurs choix et leur position. Pour ces moments, nous souhaitons trouver de beaux lieux culturels pour que leur travail soit valorisé et qu’ils en soient fiers.

CD : Pourquoi avez-vous choisi le jouet comme média de réflexion ?

S. C. : Le jouet n’est pas neutre. Il participe à l’assignation sexuée dès la petite-enfance, avant même que l’enfant ait assez d’esprit critique pour s’en distancier. En le réinvestissant comme outil, nous analyserons son influence sur la représentation des métiers et des activités quotidiennes, ainsi que sur les comportements violents. Si les jeunes parviennent à décrypter la manière dont les jouets sont utilisés pour renforcer le sexisme, ils seront aussi en capacité de repérer les autres vecteurs du sexisme, comme la publicité ou les vêtements.

CD : Quels sont les enjeux de ce projet ?

P. R. : A travers notre permanence d’accueil, nous rencontrons des assistantes sociales scolaires qui constatent une banalisation des comportements sexistes et sont demandeuses d’interventions collectives auprès des jeunes. Nous avons aussi des actions de sensibilisation auprès des femmes du 19e arr. Alors que certaines ont été victimes de sexisme, voire de violences, et qu’elles en ont souffert, elles continuent à transmettre à leurs enfants des codes sexués. Lors d’un débat sur l’égalité, certaines nous ont dit qu’elles ne laisseraient jamais leur fils jouer avec une poupée pour qu’il ne devienne pas homosexuel….

S. C. : De mon côté, en tant que formatrice auprès des jeunes, je constate qu’ils ne perçoivent pas toujours la violence de certains propos ou comportements. Nous avons une responsabilité envers eux, un devoir d’éducation pour soutenir leur émancipation et leur participation active à une société plus égalitaire. En tant que réalisatrice, j’ai aussi une ambition artistique. Je veux qu’ils puissent réaliser de belles photos, avec du matériel professionnel et un vrai regard, pour que leur exposition, comme tout objet d’art, provoque le débat avec d’autres jeunes et des adultes.

(1) Site : www.ltdf.fr

(2) Ce projet a obtenu le Prix de l’innovation sociale et le Grand Prix des Trophées de l’Engagement pour les Banlieues organisé par l’ANRU (Agence de Rénovation Urbaine) et la fondation FACE (Fondation Agir contre l'Exclusion), ce qui a permis son démarrage financier.

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