Contre la persécution: le Parlement international des écrivains

Cette structure originale a rassemblé, de 1993 à 2004, écrivains célèbres ou moins connus, pour défendre les auteurs victimes de persécution. Explications.
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"Les écrivains sont les citoyens de plusieurs pays: le pays bien délimité de la réalité observable, le royaume infini de l'imagination, la terre à moitié perdue de la mémoire, les fédérations du cœur à la fois brûlantes et glacées". Salman Rushdie, qui ne connaît que trop la censure, fut le premier président du Parlement international des écrivains (PIE). Retour sur l'histoire d'une institution pas comme les autres.

La naissance du Parlement international des écrivains

Le 26 mai 1993, l'écrivain algérien Tahar Djaout est victime d'une embuscade. Alors au volant de sa voiture, un commando lui tire froidement deux balles dans la tête. Après une semaine de coma profond, Tahar Djaout s'éteint. Dès le mois de juillet suivant, le Carrefour des littératures, réuni à Strasbourg sous l'autorité de son président Christian Salmon, en appelle à la création d'une organisation un peu particulière.

Cette institution serait chargée de venir en aide aux auteurs et intellectuels victimes de persécution et/ou de censure dans leurs pays. Mais également, de manière plus globale, de défendre la liberté de création pour espérer ainsi lutter contre l'obscurantisme. Dès novembre 1993, le PIE voit le jour. Son bureau exécutif se compose, entre autres, d'intellectuels célèbres parmi lesquels le philosophe Jacques Derrida ou le sociologue Pierre Bourdieu.

Officiellement entérinée à Paris en 1994, la création du Parlement international des écrivains s'accompagne de la nomination, à sa tête, de Salman Rushdie. Un acte hautement symbolique, en raison de la fatwa lancée en 1989 contre l'auteur des Versets Sataniques . A la fin de son mandat en 1997, Salman Rushdie laisse Wole Soyinka prendre les rênes du PIE pour trois années. Russel Banks succédera, de 2000 à 2003, au premier Africain récompensé par le Nobel.

En guise d’armes, dénonciations et engagement sur le terrain

"[La censure] ne frappe plus seulement les livres, elle s'attaque directement aux auteurs. Et, surtout, elle ne vise plus seulement des opinions politiques, religieuses ou idéologiques mais l'espace même de la représentation, le libre jeu des formes et des langages", déplore Christian Salmon, secrétaire général du PIE, dans une tribune publiée dans Libération en juillet 1998.

Pour relayer son message, le Parlement international des écrivains, dont plusieurs membres ont été emprisonnés durant leur "mandat", a créé plusieurs supports. Le site Internet de l'organisation -aujourd'hui inaccessible- a permis la publication d'écrits censurés dans le pays de leurs auteurs. La revue Autodafé , publiée dès 2001 en cinq langues, permet l'échange entre écrivains de renom et intellectuels persécutés.

Les membres du PIE ont ainsi dénoncé le génocide littéraire et intellectuel dont a souffert, dans les années 90, le Kosovo alors en proie à l'épuration ethnique. Persécution d'intellectuels mais également destruction de bibliothèques ou même de cadastres ont été décriées par le PIE dont les "députés" n'hésitent pas à se rendre sur le terrain.

Ainsi, en 2002, à l'initiative du poète palestinien Mahmoud Darwich, une délégation composée de huit écrivains et poètes a sillonné la Cisjordanie avec "l’espoir que des écrivains, en réinventant le langage, puissent contribuer à faire cesser les massacres", selon le président du PIE d'alors, Russell Banks.

Les villes-refuges pour abriter les intellectuels persécutés

Mais surtout, dès 1994, l’association internationale a lancé le concept de villes-refuges, projet ardemment défendu par Pierre Bourdieu . Dès le début de l'aventure du PIE, des villes comme Berlin, Strasbourg, Caen ou Valladolid se sont engagées à abriter des auteurs persécutés dans leurs pays d’origine. Un réseau qui demeure aujourd'hui, malgré la dissolution du Parlement International des Ecrivains.

En 2004, le PIE s'auto-dissout, remplacé aussitôt par le Réseau international des villes-refuges (INCA, International network of cities of asylum) basé à Aubervilliers. L'INCA ne survit que 2 ans, avant d'être remplacé par l'International cities of refuge network (ICORN), située à Stavanger en Norvège.

Un réseau encore aujourd'hui en vigueur et auquel Paris a adhéré au début de l'année 2011. La capitale française abrite ainsi Mana Neyestani, écrivain iranien de 37 ans exilé en urgence de Malaisie car mal perçu des autorités de son pays. Même si la tâche semble ardue, l'ICORN tente de faire mentir la terrible prédiction de Tahar Djaout : "Si tu parles, tu meurs. Si tu te tais, tu meurs. Alors parle et meurs".

Autre source : Site de l'Institut Mémoires de l'édition contemporaine

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