Prélèvement d'organes: le scandale de Sellafield en Angleterre

Des organes et os ont été, dans le plus grand secret, ôtés des cadavres d'employés de la centrale nucléaire britannique, en dépit de l'éthique.
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"Science sans conscience n'est que ruine de l'âme", écrivait Rabelais dans Pantagruel . D'où l'importance de l'éthique. Une nécessité qui, à l'aune des erreurs passées ou des polémiques présentes, se rappellent aux pouvoirs scientifique et politique. L'Angleterre découvre aujourd'hui les tenants et les aboutissants d'expérimentations scientifiques menées en dépit de toute considération morale. Retour sur un scandale.

Sellafield, des recherches scientifiques sans considération morale

Le site nucléaire de Sellafield, situé dans le Nord-Ouest de l'Angleterre à quelques kilomètres de la mer d'Irlande, ne restera plus uniquement associé à la catastrophe nucléaire survenue en 1957, alors que la centrale s'appelait encore Windscale... Courrier International revient sur les essais menés dans le plus grand secret, pendant 30 ans, sur les cadavres de 64 employés du complexe nucléaire.

Fémurs, langues, foie, cerveaux, cœurs ou encore ganglions étaient prélevés sur les cadavres des salariés de la centrale pour tenter de déterminer les conséquences des radiations sur la santé humaine. Les proches des disparus ignoraient tout de ces expérimentations, résultats d'une collusion entre médecins légistes, pathologistes et scientifiques qui y voyaient un moyen de faire avancer leurs travaux.

Ces recherches,menées en dépit de toute considération morale, ont été mises en exergue dans les résultats d'une enquête commandée en 2007 par Alistair Darling, alors ministre du Commerce et de l'Industrie et publiées le 16 novembre 2010. Ce rapport révèle comment, pour dissimuler les méfaits lors des funérailles, des manches à balai remplaçaient les fémurs prélevés.

La collusion entre les autorités sanitaires et l'exploitant nucléaire

Personnage clé de cette morbide affaire, Geoffrey Schofield, médecin-chef de l’exploitant du site British Nuclear Fuel (BNFL), récupérait les os et organes prélevés à l'hôpital de West Cumberland grâce à un "accord informel" passé avec les pathologistes de l'établissement de santé. Transportés dans des bacs à glace, les "produits biologiques" étaient pesés, étiquetés, entreposés et analysés avant d'être jetés parmi les déchets à faible activité.

Les recherches ainsi menées avaient pour objectif d'établir les liens entre expositions aux radiations et apparition de cancers. Les travaux, selon Le Monde du 23 novembre 2010, faisaient l'objet de colloques ou d'articles dans des revues spécialisées, sans que quiconque ne s'émeuve de ces pratiques dépourvues de toute dimension éthique, jusqu'à ce que les proches découvrent les macabres manipulations.

"Dans cette affaire, les familles des victimes devraient être vengées" s'insurge, dans les colonnes du Courrier International , Stan Higgins dont le père, décédé à 49 ans, avait été exposé à une fuite de produit radioactif en 1973. La loi britannique qui prévalait jusqu'au début des années 2000 prévoyait que sans opposition franche, de son vivant, de la personne décédée et sans désaccord de la famille, rien n'empêchait les prélèvements d'organes sur les cadavres.

Une loi laxiste durcie après l'affaire de l'hôpital d'Alder Hey

Un véritable blanc seing pour les scientifiques peu scrupuleux... Il a fallu attendre un autre scandale pour voir le dispositif législatif britannique se durcir. En 2001, Le Monde expliquait comment dans l'hôpital Alder Hey de Liverpool — considéré comme l'un des meilleurs établissements de santé pour enfants en Europe — des organes avaient été prélevés sur les corps d'enfants.

Têtes, cœurs, poumons... Des dizaines de milliers d'organes ont été entreposés dès le début des années 70 dans une vingtaine d'établissements britanniques. La loi votée en 1966, censée réglementer les prélèvements sur des cadavres à des fins scientifiques était semble-t-il trop vague pour encadrer réellement les prélèvements d'organes dans le cadre des recherches médicales.

Depuis 2004, en Angleterre, les proches des victimes doivent obligatoirement donner un accord affirmatif pour que les corps puissent faire l'objet de prélèvements. Une disposition nécessaire pour que ne se reproduisent plus les mêmes errances que celles connues par le passé. Et un petit soulagement pour toutes les familles des disparus, qui doutent aujourd'hui d'avoir inhumé leur proche comme ce dernier le souhaitait.

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