Aux origines de la montée du Front national

Il est intéressant de voir comment les journalistes analysaient, il y a plus de dix ans déjà, la montée du FN.

Le Front national est au cœur des débats politiques français. Cela n’est pas nouveau. Le parti de Jean-Marie Le Pen s’y invite en effet régulièrement depuis ses premiers succès électoraux de 1983-1984. A cet égard, deux livres, parus il y a 12 ans pour l’un, 16 ans pour l’autre, nous apportent un éclairage intéressant sur ce phénomène.

L’Histoire du Front national

Dans son Histoire secrète du Front national , éditée en 1999, Renaud Dély, journaliste à l’époque à Libération, passé ensuite par Le Parisien, Marianne et France inter, revient sur les étapes successives de la construction du FN. Ecrit peu de temps après la scission entre Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret, cet ouvrage s’intéressait alors surtout aux différences de point de vue des deux hommes. Cela nous permet de mieux comprendre la démarche de Marine Le Pen, qui a en partie réhabilité les mégrétistes.

Mégret, l’homme qui a inspiré Marine Le Pen

Car Bruno Mégret a eu un rôle déterminant dans le développement du FN. Alors que le parti, à sa création, rassemblait surtout des nostalgiques de l’extrême droite traditionnelle, certains des premiers collaborateurs de Le Pen ayant même fait partie des Waffen SS ou de la LVF , Mégret était lui issu d’une autre mouvance, celle de la Nouvelle droite. Le club de l’Horloge dont il était issu avait en effet pour but de « réarmer intellectuellement la droite française», pour la sortir du gaullisme et lui redonner une véritable identité. En somme, ils étaient pour ce que l’on appelle aujourd’hui « la droite décomplexée ».

L’extrême droite « technocrate, cravatée et propre sur elle »

En rejoignant le Front national un peu à contre-cœur, Mégret a apporté à ce parti assez peu structuré une certaine organisation, mais aussi une nouvelle stratégie : celle de la dédiabolisation. Mégret était en effet opposé à toute nostalgie pour Vichy ou pour l’OAS, et soucieux de donner une image propre à sa formation politique. Pour résumer, en reprenant l’expression de Renaud Dély, Le Pen et Mégret c’était un peu « l’extrême droite de grand-papa contre l’extrême droite technocrate, cravatée et propre sur elle ».

Aujourd’hui, on voit bien que Marine Le Pen poursuit l’entreprise de l’ancien maire de Vitrolles, comme en atteste le récent épisode de l’éviction du candidat frontiste grenoblois , coupable de s’être fait photographier en faisant le salut nazi.

« Le FN ne s’use que si l’on ne s’en sert pas », selon Dély

Mégret, c’est aussi le grand artisan du rapprochement entre le FN et une partie de la droite traditionnelle. Il a en effet toujours été en faveur d’alliances électorales, là où Le Pen se complaisait plutôt dans une position de trublion indépendant. Renaud Dély voit dans le rapprochement des deux droites, républicaine et nationale, l’une des raisons de la montée du FN. S’appuyant sur les élections de 1988 et 1995, il livre l’analyse suivante : « En 1988, en s’appuyant sur des valeurs communes, professées par le professeur Pasqua, alors ministre de l’Intérieur, Chirac avait multiplié les courbettes en direction de Le Pen. Et il s’était fait laminer par Mitterrand ». Dély en tire la conclusion suivante : « Le Fn ne s’use que si l’on ne s’en sert pas ».

« Aucune stratégie anti-FN n’a vraiment marché », pour Jamet

C’est un avis que ne partage pas Dominique Jamet. Dans son livre, Demain le front ? , publié en 1995 mais terriblement en lien avec l’actualité d’aujourd’hui, ce journaliste inclassable , passé lui aussi par France inter et Marianne, mais également par Le Figaro et Bakchich info, s’intéresse aux raisons de la montée du Front national. S’appuyant sur la fameuse phrase prononcée par Laurent Fabius en 1984, « le FN pose les bonnes questions mais apporte les mauvaises réponses », il constate qu’aucune stratégie anti-FN n’a vraiment marché, ce qui semble être toujours le cas aujourd’hui.

Des problèmes « niés ou éludés »

En effet, que ce soit en l’imitant par le jeu des petites phrases (« le bruit et l’odeur » de J.Chirac et « les charters gratuits » d’E.Cresson hier, ou les « Auvergnats » de B.Hortefeux aujourd’hui), en l’ignorant ou en le combattant, les partis politiques n’ont jamais vraiment réussi à se défaire de leur adversaire frontiste. Mais, selon Jamet, « si le discours anti-Le Pen a tragiquement échoué, c’est en grande partie parce que cet homme, ce mouvement, les problèmes qu’ils soulevaient, les solutions qu’ils proposaient, ont systématiquement été traités par l’insulte et le mépris, donc niés ou éludés ».

Un mépris qui a plutôt servi le FN

Ce mépris du FN, sans discernement, l’a plus servi qu’il ne l’a marginalisé selon Jamet, qui écrit : « Un grand nombre de Français n’avaient pas besoin du FN pour se rendre compte qu’ils vivent dans la peur et pour s’indigner des insuffisances de la police et du laxisme de la justice. Ces Français peuvent avoir tort, mais on a eu tort aussi d’écarter leur point de vue, et de les écarter eux-mêmes autant que faire se pouvait, du champ des débats. Comment ne prêteraient-ils pas l’oreille au monologue obsédant du seul parti qui caresse dans le sens du poil cette masse anxieuse, qui s’est fait son porte-parole ? ».

Pour faire monter le FN, il n'y a qu'à continuer comme depuis le début

En conclusion de son livre publié il y a seize ans, Dominique Jamet écrivait : « Que pourrait-on bien faire pour aider le FN à progresser encore plus vite et à aller encore plus loin ? Eh bien, par exemple, poursuivre la construction de l’Europe à marches forcées, adopter la monnaie unique, démanteler les services publics, considérer la présence de la police dans les banlieues comme une provocation. Ou tout simplement continuer comme depuis le début ».

Visiblement, son programme a séduit certains dirigeants depuis.

Ouvrages cités:

  • Dély. R, Histoires secrètes du Front national , Grasset, 1999
  • Jamet. D, Demain le Front? , Bartillat, 1995

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