Trotski, un être paradoxal

Héros de l'URSS, Trotski fut ensuite présenté comme son pire ennemi. Une ambiguïté qui subsiste encore aujourd'hui.

Lorsque les bolcheviks prennent le pouvoir en Russie en 1917, Léon Trotski est le numéro 2 du parti, juste derrière Lénine. Il est nommé Commissaire du peuple (terme bolchevik pour désigner un ministre) aux affaires étrangères. En cette qualité, il est envoyé à Brest-Litovsk pour y négocier la paix avec les empires centraux. Trotski choisit d’adopter vis-à-vis de ses adversaires une attitude agressive et n’accepte aucun compromis. Il est persuadé que l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie sont elles aussi au bord de l’implosion, et, toujours dans sa théorie de la révolution permanente, il veut rompre l’armistice pour mener une guerre de partisans aux côtés des activistes de ces pays. Sa stratégie n’aboutira pas, et le gouvernement bolchevik se voit obligé d’accepter une paix aux conditions désastreuses pour la Russie, qui, en perdant l’Ukraine, la Finlande, la Transcaucasie, la Pologne et les pays baltes, se voit amputée de 26% de sa population, de 27% de ses terres cultivables, et de 33% de son industrie.

L’intelligence machiavélique de Trotski

Les bolcheviks sont alors à la tête d’un pays en totale décomposition. Des soulèvements ont lieu dans toute la Russie, soutenus par des puissances étrangères (des troupes franco-américaines prennent position à Mourmansk, des unités japonaises à Vladivostok, la légion tchécoslovaque le long du Transsibérien, etc.). C’est alors que Trotski va prendre sa revanche. Son rôle dans la victoire de l’Armée rouge, qu’il a lui-même dirigée après avoir contribué à la créer, n’est plus à démontrer. L’une des «recettes» de cette victoire, c’est notamment cette idée machiavélique qu’impose Trotski: réintroduire les généraux de l’ancienne armée impériale, après les avoir destitués de tout pouvoir et de toute légitimité. Ces derniers sont contraints (sous peine de voir leurs familles se faire fusiller) de commander des divisions sous la surveillance et parfois la menace de commissaires bolcheviks chargés de prévenir toute trahison. Sans l’intelligence machiavélique de Trotski, les bolcheviks auraient sans doute été incapables d’asseoir leur domination sur tout le pays.

Son authenticité en fait un être isolé

Dominique Venner, auteur d’un ouvrage conséquent sur la Guerre civile russe ( Les Blancs et les Rouges , Pygmalion, 1997), insiste sur cette intelligence qui caractérise Trotski, et qui le différencie de la plupart de ses camarades d’alors: «Par bien des aspects, le tempérament de Trotski apparaît à l’inverse de celui des autres dirigeants du parti. (…) Le sérieux qu’il apporte à son travail n’atteint en rien le lourd pédantisme d’un Lénine. (…) Parmi tous les besogneux professionnels de la révolution, la figure de Trotski se singularise par une aisance d’artiste. (…) Il y a dans son être subtil et hautement intellectualisé une vibration particulière qui le met au diapason des situations d’exception. Son intelligence rapide tourne plus vite dans les situations dangereuses, servie par une sorte d’intuition des extrêmes». Mais l’historien souligne aussi la «hautaine solitude» de Trotski, qui va précipiter sa chute: «contrairement à un Staline – et ça le perdra – il n’a pas l’ambition ni le goût de grouper autour de lui une côterie d’obligés liés par l’intérêt et l’échange de services. En revanche, il est fidèle en amitié quoiqu’il arrive, sentiment que la morale révolutionnaire réprouve».

Trotski évincé, le trotskisme condamné

Au sortir de la guerre civile, qu'il a donc largement influée, Trotski est à l’apogée de sa gloire dans la Russie soviétique naissante. Lénine, dans une lettre devenue célèbre, dit de lui qu’il est le plus capable des membres du parti d’alors. Dans son autobiographie, Trotski apporte en effet les preuves de sa légitimité en tant que successeur de Lénine. Mais, après la mort de ce dernier, il sera évincé du pouvoir par Staline. En 1924, le trotskisme est déclaré «théorie petite-bourgeoise». Il est exclu du parti, envoyé à Alma-ata, avant d’être expulsé d’URSS en 1929. A l’étranger, il continue de dénoncer la politique de Staline et de défendre les idéaux de la révolution qui, selon lui, ont été trahis. Il contredit la propagande soviétique, lui confrontant la réalité des chiffres. En août 1940, il est assassiné à Mexico, sur ordre de Staline, par Ramon Mercader, un communiste espagnol qui, pour son «exploit», est fait Héros de l’Union soviétique en 1960.

Trotski n’est pas prophète en son pays

Aujourd’hui, Léon Trotski cultive encore les paradoxes. En effet, de nombreux partis occidentaux se réclament du trotskisme (le NPA d’Olivier Besancenot ou LO de Nathalie Arthaud, par exemple, bien que n’étant pas officiellement trotskistes, sont assimilés à cette tendance). Les communistes occidentaux, qui en leur temps étaient pour la plupart de fervents partisans du Petit père des peuples , et donc de farouches opposants de Trotski, ont depuis longtemps fait marche arrière. Ils condamnent aujourd’hui fermement le stalinisme et se sentent plus proches de la démarche d’un Trotski, internationaliste et partisan de la révolution mondiale. Mais, un peu comme cela est le cas pour Mikhaïl Gorbatchev , Trotski ne jouit pas du tout du même prestige en Russie qu’en Occident. La plupart des Russes ont aujourd’hui tendance à l’ignorer ou à le détester, considérant qu’il est un traitre à sa patrie. Un reportage, paru récemment sur le site rian.ru , le montre bien: Trotski n’est pas du tout estimé en Russie. Certains pensent même qu’il aurait été au centre d’un complot de banquiers juifs désireux de prendre le contrôle de l’économie russe.

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