Les carnets de Victor Frankenstein: clin d'oeil à Mary Shelley

Pastiche, intertextualité ou clin d'œil ? Le roman de Peter Ackroyd plonge le lecteur dans l'univers gothique à souhait de la "mère" de Frankenstein
12

Le chef d'œuvre de Mary Wollstonecraft Godwin, devenue Mary Shelley après son mariage avec Percy Shelley, n'a pas fini d'inspirer l'univers culturel : films (comme le Frankenstein de James Whale en 1931, incarné par le grand Boris Karloff, ou l'hilarant Frankenstein Junior de Mel Brooks en 1974 sur le mode parodique) ; mais aussi livres comme les Mémoires d'Elizabeth Frankenstein de Theodore Roszak. C'est aujourd'hui l'écrivain anglais Peter Ackroyd qui donne la parole au personnage de fiction créé par Mary Shelley.

Les carnets de Victor Frankenstein de Peter Ackroyd: une fiction intertextuelle bien ficelée

Conscience post-moderne oblige, Peter Ackroyd joue entre fictions et allusions intertextuelles, reflets mis en abimes de l'écrivain et de ses créatures, en s'emparant du personnage créé par Mary Shelley au début du XIXe siècle, en plein courant romantique anglais, pour s'attacher cette fois non pas tant à la créature, mais au personnage du savant lui-même. Et non content de reprendre une créature de fiction, il insère dans la trame de son histoire la créatrice même de Frankenstein, Mary Shelley en personne...

Maniant avec art la parodie du style de Mary Shelley et des oeuvres romanesques contemporaines, et l'alliant à ses propres broderies fictionnelles, Peter Ackroyd conduit son lecteur dans les méandres de la pensée de Victor Frankenstein, l'homme qui, en moderne Prométhée, a voulu donner vie et souffle à une créature, se plaçant à l'égal de Dieu.

Cette fois, ce sont donc les "carnets" de Victor Frankenstein qui nous donneront la possibilité d'aborder d'un angle nouveau cette histoire maintes fois traitées. Rappelons que chez Mary Shelley, le récit du savant "fou" prenait la forme d'une confession rapportée par un narrateur, Walton, croisé par le savant dans le grand Nord.

Frankenstein ou le Prométhée moderne: nouvelle vision du mythe créé par Mary Shelley

Cette fois ci donc, ce sont les mots (par la magie de la fiction) de Victor Frankenstein que Peter Ackroyd crée : le lecteur sera donc plongé dans un galimatias scientifico-ésotérique rappelant les machines infernales couvertes de toiles d'araignées que l'on croise dans Frankenstein Junior de Mel Brooks. Ainsi, ce sont les méandres tordus de l'âme de Victor Frankenstein que le lecteur explore, bien plus effrayants peut-être que l'aspect physique de la créature tissée de morceaux de cadavres à laquelle le savant fou n'a de cesse d'insuffler la vie.

La trouvaille de "génie" de Peter Ackroyd est de plus de lier fiction et non-fiction, en faisant de Victor Frankenstein un ami proche de Percy Shelley, époux de Mary, auteur de Frankenstein .

Et la "créature" à laquelle Victor donne vie va d'ailleurs, par un détour savoureux, commettre son premier crime sur la personne même de la première épouse de Percy Shelley, la rivale de Mary, Harriet Shelley !

Entremêlant fiction et réalité, écrivains et savants qui tous deux donnent vie à des créatures sorties de leur imagination, Peter Ackroyd pousse ici une réflexion bien intéressante sur la création, l'invention, et leurs conséquences en mettant en abime créatures et créateurs.

Peter Ackroyd, Les carnets de Victor Frankenstein (2008). Traduit de l'anglais par Bernard Turle, Philippe Rey, février 2011.

Sur le même sujet