Les codes secrets du poisson dans l'art du bijou tunisien

Depuis l'époque de la Carthage phénicienne, la symbolique du poisson est très forte dans les bijoux vendus en Tunisie.
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L’art du bijou est une riche composante de la culture traditionnelle tunisienne qui a intégré des influences phéniciennes, arabes, andalouses et turques et cache des codes secrets trois fois millénaires.

En Tunisie, il remonte à 3000 ans, au temps des Phéniciens. L’or d’Afrique, à cette époque, était acheminé par les caravanes transsahariennes jusqu’aux principales places commerçantes du bassin méditerranéen. L’argent, quant à lui, arrivait d’Espagne, transporté par les bateaux puniques depuis les différents comptoirs méditerranéens qu'y possédait la ville.

L’orfèvrerie, ainsi que la bijouterie artisanale, ont joué un rôle important dans l’économie de la Tunisie jusqu’au début du XXe siècle.

Les bijoux, avant d’être considérés comme un accessoire dont se paraient les femmes et les hommes, ont été des talismans qu’on utilisait comme moyen de protection et de défense contre les forces invisibles et malignes qui voulaient du mal aux êtres humains.

Ces croyances ont perduré à travers les siècles, traversant les différentes civilisations, voire les religions. La khomsa (ou Main de Fatma) en est un exemple édifiant. Dans les bijoux tunisiens existent toujours des signes que les Phéniciens utilisaient déjà. La croix, par exemple, ne date pas de la Carthage chrétienne, mais représente un vestige beaucoup plus ancien du symbole de la fécondité.

Le bijou tunisien traditionnel ouvre la porte à un monde mystérieux où, derrière les simples représentations d’animaux, d’objets ou de parties du corps humain, se cachent des symbolisations pleines de mystères et de codes secrets dont l’origine remonte très loin dans le temps.

Parmi ces symboles, le poisson a toujours été mis en valeur depuis la nuit des temps.

Le poisson, symbolique très ancienne

La symbolique du poisson a perduré de manière incroyable à travers l'histoire de la Tunisie et a même été partagée entre les religions antiques et les trois religions monothéistes.

Le houta (poisson) était déjà associé chez les Phéniciens au culte de Tanit, déesse carthaginoise. Il représentait la chance et la prolificité.

Dans la religion chrétienne primitive, le poisson constituait un signe de reconnaissance entre les chrétiens pourchassés à Rome tandis que, dans la religion juive, il protégeait contre le mauvais œil, comme l’atteste cette phrase du Talmud: « Les poissons de la mer, recouverts par les eaux sur lesquels le mauvais œil est sans pouvoir » (Source : www.harissa.com ).

Plus tard, les musulmans en ont fait le signe de la vigilance du fait que les poissons ne ferment jamais l’œil. Par extension, le poisson éloigne le mauvais œil et porte chance. D’ailleurs dans des cérémonies de mariage à Bizerte ou à Sfax, le marié tourne plusieurs fois autour d’un poisson pour éloigner le malin.

"Hout aâlik !" ("Le poisson soit avec toi !") a-t-on d'ailleurs coutume de dire en Tunisie pour porter chance à quelqu’un.

Des bijoux en or pour les citadines et en argent pour les paysannes

En Tunisie, traditionnellement, les bijoux en or se portaient dans les milieux urbains et les bijoux en argent en milieu rural. L’historien Ibn Khaldoun remarquait déjà cette caractéristique au XIVe siècle. Il parlait "de citadines et de bédouines, de femmes de soie et de femmes de bure".

Les poissons incrustés de turquoises des citadines ne sont qu’en simple argent moulé chez les paysannes.

Un choix voulu. Les tribus nomades d’Afrique du Nord attribuaient au blanc de l’argent noblesse, franchise et pureté et associaient l’or au vice. De plus, l’argent massif met en valeur les émaux qu’il sertit dans ses volumes et sied magnifiquement aux pectoraux et aux grandes boucles que les bédouines n’attachent pas à leurs oreilles mais à leurs tempes, dans l’épaisseur de leurs cheveux.

En revanche, les citadines sédentaires préféraient l’or. Le musée du Bardo , à Tunis, permet d’admirer ces anneaux, boucles d’oreille, bagues serpents ou bracelets en or fin tels que les Tunisiennes d’aujourd’hui les portent encore aujourd’hui. Le poisson n'est jamais oublié.

Le poisson à vocation prophylactique se retrouve partout dans la bijouterie tunisienne. Gravé en petit à l’intérieur d’une boucle (voir photo 1) ou noyé dans les motifs d'une fibule (photo 2), il est là pour porter chance à celle qui porte le bijou. Chez les bédouines, il peut être représenté sous forme d’écailles (voir photo 3).

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