La Délicatesse : une définition littéraire & imagée par Foenkinos

Un joli bouquet littéraire paru en 2009 chez Gallimard se muant en une très belle expérience cinématographique depuis le 21 décembre dernier. Action.

Cet univers à part, c’est celui de Nathalie et Markus - une très belle jeune femme à qui la vie semble adresser son plus beau sourire, et un suédois aux antipodes du stéréotype livré en kit, avec sa nationalité.

Le monde en V(ersion) F(oenkinos)

Sous la plume grandiose de David Foenkinos, écrivain et scénariste français né à Paris en 1974 ( Le potentiel érotique de ma femme (Prix Roger-Nimier 2004), Nos séparations - 2008 ), les deux personnages vont graviter loin, bien loin autour de la planète de la facilité et des clichés, sans jamais, pour notre plus grand plaisir, y poser le pied.

Toute la puissance et le talent de l’écrivain fleurissent d’ailleurs dans ce registre. Si la trame de fond d’une histoire aussi dramatique que touchante pourrait aspirer aux codes mielleux de la tragédie romantique contemporaine, les pages de ce roman défilent sans qu’à aucun moment le lecteur n’ait à pleurnicher sur le sort de l’un comme de l’autre.

Chacune des phrases rappelle le titre de l’ouvrage, du jus d’abricot jusqu’à la partie de cache-cache. David Foenkinos fait de son huitième ouvrage la pièce qu’un joaillier rougirait de placer en vitrine tant la convoitise agricherait les plus honnêtes cambrioleurs. Loin d’un concerto pour violon bien huilé, il s’agit ici d’impressions ressenti es tout au long de la lecture, confirmées par l’échange avec d’autres lecteurs tout aussi séduits, et incapables de s’en remettre au marque page tant l’histoire nous animent et les personnages nous retiennent.

De la ramette à la pellicule

Dans un roman, tout passe par la plume. Aucune image, tout est dans l’esprit, celui de l’auteur d’abord, qui tisse la trame d’une toile que chaque lecteur reste ensuite libre de broder comme il l’entend. Ainsi, chacun d’entre nous esquisse des visages à ces personnages aussi atypiques qu’extraordinairement communs. Tout semble palpable, accessible, bien que cloisonné entre une première et une quatrième de couverture.

Des images. Voilà ce qui nous envahi l’esprit, et qui nous manque.

On voudrait pouvoir les voir. En beau, en g rand. Respirer, bouger, vivre cette histoire lue et relue, faire un pied de nez au marque-page qui segmentait notre aventure littéraire. Les voir, les entendre.

Or, quand on s’appelle David Foenkinos, que l’on a un frère Stéphane et une histoire littéraire à faire vivre sur grand écran, l’hésitation dure rarement plus de quelques secondes avant d’installer les « moteur(s), ça tourne ». Pour donner naissance à un film. LE film.

Que les ennemis de la géométrie (dont je fais amèrement partie) m’excusent par avance de cette intrusion littéralement mathématique, mais comment mieux rendre compte du résultat de la transcription du livre vers l’écran, autrement qu’en parlant de symétrie parfaite ?

Tout y est, en aussi bien, voire mieux. A l’instar du roman, le film ne tombe à aucun moment dans les clichés rapides et faciles de la comédie romantique (imaginez-là fortement américanisée, très glossy-glossy à paillettes, il faut que ça plaise), où le coup de foudre tombe dès les premières minutes et où le prénom du 5ème bambin est connu avant même qu’on ait terminé notre cornet de pop-corn.

Les codes de la qualité gastronome française tutoyant ceux du cinéma, tout très bon film se doit de sélectionner les ingrédients de sa recette avec autant de gourmandise que de minutie.

La cueillette des personnages

Nathalie, qui s’invite dans le corps et l’esprit d’Audrey Tautou (Hors de Prix ,-2006 ; Le fabuleux destin d’Amélie Poulain - 2001). Sans artifices, la fragilité, la force et le retour à la vie traversent en lumière cette personnalité que l’on ne cesse de redécouvrir à chaque plan. Aussi attachante que fascinante, ce personnage semble à tout moment conduire un numéro de funambule. Son fil ? La vie. Son point d’équilibre ? Les gens autour. Le travail, elle s’y noie, et ne veut que ça. Jusqu’à ce qu’elle réapprenne à nager et trouve en Markus une énergie différente, nouvelle, celle de remonter le courant.

La force de Markus ? Etre un de ces hommes qu’il est donné de rencontrer au moins une fois dans sa vie : infiniment plus beau du dedans que du dehors. A la fin, même en gardant le même style vestimentaire et adoptant la même attitude avec Nathalie, Markus devient beau, un homme beau, et bien au-delà de son physique inchangé. Si joliment imparfait qu’on trouve des milliers de raisons de s’attacher à lui. Et ce nouveau visage, qui se ressent déjà dans les mots de Foenkinos, est subliment rendu à l’écran grâce au talent de l’acteur belge François Damiens (Taxi 4 – 2007 ; L’arnacoeur – 2010). Ayant fait du second rôle une discipline dans laquelle il excelle , les frères Foenkinos ont le génie de lui confier ce rôle qui, après avoir été découvert sous la plume de David, ne pouvait être interprété aussi magistralement que par lui.

Mr Film et Dame Bande Originale

Si ce couple cinématographique célèbre chaque mercredi de nouveaux mariages, tour à tour plus ou moins glorieux, il convient de garder en mémoire la date du 21 décembre 2011, jour de l’alliance officielle de La délicatesse et d’un certain Franky Khight . Franky qui ? Khight, titre du nouvel album d’Emilie Simon ( Végétal – 2006 ; The Big Machine - 2009). Jusque dans l’histoire de la musique de ce film, une magie délicate s’est opérée. Ainsi, avant même que David Foenkinos ne contacte la jeune artiste pour lui proposer de collaborer, cette dernière travaillait déjà à l’écriture de certains textes en rapport troublant avec l’histoire du film : elle-même touchée directement par la perte brutale d’un proche, « Mon chevalier » en est l'un des plus touchants témoignages, à l’image d'un fragment de couplet évocateur : « Mais même là – Au fond du ciel – Je ne te vois pas ».

Si tous les titres que compose cet album se font successivement entendre tout au long du film, « Les amants du même jour » reste à mon sens l’un des plus beaux morceaux, intervenant à l’un des instants T du film. Une minute trente de voyage visuel et auditif. Aucun mots, ni de la chanteuse, ni de l’actrice. Seuls la musique accompagne cet instant de vie semblant dépasser les frontières de l’écran pour venir cueillir les spectateurs un par un. Captivant.

Il faut tout pour faire ce monde

Il y a David, Nathalie, Markus, Emilie , Paris, des caméras, des mots, de la vie.

Une bulle magique dans laquelle s’invitent d’autres acteurs donnant vie à l’ensemble des personnages de papier, tels que Pio Marmaille (François, le mari de Nathalie), Joséphine de Meaux (Sophie, sa meilleure amie), Audrey Fleurot (la secrétaire de Bruno Todeschini (Charles Delamain), son patron) minois familier pour les quelques 17 millions (et plus, car affinités) de paires d’yeux ayant vu Intouchables, film dans lequel elle incarne Magali, l’assistante de François Cluzet.

Assaisonnez cet assortiment de talentueux acteurs d’un fil narratif , rappelant la saveur de la plume de David Foenkinos, laissez mijoter pendant plus d’une heure et demie, et laissez-vous aller à un bouquet final d’une intensité aussi forte et belle qu’incroyablement délicate.

Vous obtenez ainsi une très belle pièce littéraire mise en images et en musique, où les notes ont l’air d’être nées de la plume-même d’un écrivain talentueusement mélomane.

________________________________________________________________________

- L a délicatesse ( livre), de David Foenkinos : disponible en librarie depuis le 9 août 2009 aux éditions Gamillard

- La délicatesse (film), de David et Stephane Foenkinos : en salle depuis le 21 décembre 2011

- Franky Knight , d'Emilie Simon : sorti le 29 novembre 2011

Sur le même sujet