Qui était saint Jacques de Compostelle?

Sur quelles traces marchent donc les pèlerins de Compostelle? Entre légende et Histoire, les destins croisés de Jacques le Majeur et Jacques le Mineur.
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La Via Podiensis, dès le Xe siècle, a vu passer des foules tout au long de ses 1600 km, en direction de l'Espagne. La Route du Puy, aujourd'hui rebaptisée «GR 65», se termine sur la tombe de saint Jacques. L’identité de Jacques de Compostelle est loin d’être historique, entre récit biblique, légende populaire et motivation politique.

Les deux apôtres Jacques dans les Evangiles

Les récits de Matthieu, Luc et Marc présentent les douze apôtres du Christ, et parmi eux Jacques, fils de Zébédée, et Jacques fils d'Alphée (Matthieu X : 2-4)

Le premier est le frère de Jean, l’auteur de l’Evangile et de l’Apocalypse. Autant ce Jacques-là est clairement repéré dans l'histoire et la tradition, autant le second, que cette tradition surnomme Jacques le Mineur, fils d'Alphée, pose un réel problème d'identification. Les Ecritures le présentent comme le "frère de Jésus", la tradition le surnomme Jacques le Mineur, lorsqu'il n'est pas assimilé à un troisième Jacques, surnommé "le Juste".

Le destin de Jacques le Mineur

A l'époque où l'on ne parle pas encore de "chrétiens", les disciples de Jésus forment une secte encore très imprégnée des enseignements juifs. Elle constitue une Eglise primitive, dont Jacques, "frère de Jésus" sera l'un des piliers. Ce dernier est identifié comme l'auteur de la "Lettre de Jacques", qui figure dans le Nouveau Testament, à la suite des lettres de Paul et juste avant la Lettre de Pierre. Il sera le premier «évêque» de Jérusalem. Condamné par le tribunal juif (le Sanhédrin) pour hérésie , il sera lapidé en 62 ap. J.-C.

Sur ses liens de parenté avec Jésus, les théologiens et les historiens ne sont pas d'accord. S'agit-il d'un autre enfant de Marie? D'un cousin? Le terme de "frère" met dans l'embarras les premiers exégètes. En effet, comment faire cohabiter la thèse de la virginité de Marie et celle d'une famille "nombreuse" entourant Jésus? De plus, sa biographie se confond avec celle de Jacques le Juste, et l'on peut se demander si la tradition n'aurait pas volontairement entretenu le flou autour de ces deux Jacques, les assimilant à un seul et même personnage "mineur", alors que, par ailleurs, la vie de Jacques le Mineur est bien décrite par les historiens de l'époque, et qu'il a contribué à construire la première Eglise.

Jacques le Majeur, le plus "inconnu" des apôtres

Jacques le Majeur, frère de Jean, est l'un des plus proches disciples de Jésus. Sa présence est nettement plus palpable, au moins jusqu'à la mort du Christ. Car après cela, la vie de Jacques "frère de Jean" est totalement passée sous silence dans le Nouveau Testament.

A la mort du Christ, les apôtres se dispersent aux quatre vents pour porter l'Evangile. Si les actes des Apôtres relatent les itinéraires de plusieurs d'entre eux, la route que prend Jacques le Majeur n'est connue que par les légendes qui commencèrent à circuler au IIe siècle ap. J.-C. En réalité, aucun texte ne décrit Jacques comme l'évangélisateur de l'Espagne.

Il faut attendre le VIIIe siècle pour que Jacques le Majeur réapparaisse dans l'histoire... et en Europe!

Jacques "le Matamore", et la Reconquista chrétienne

En 711, les Arabes débarquent sur la péninsule Ibérique, et l'Espagne est vite submergée par l'invasion des Maures. La présence de l'islam en terre espagnole ouvre une époque riche en échanges culturels et en développement des affaires. C'est un âge d'or pour l'Espagne, que tout visiteur de l'Andalousie peut encore deviner, en parcourant Cordoue ou Grenade aujourd'hui. Une certaine forme d'intégration religieuse inquiète Charlemagne qui s'emploie à faire barrage aux Sarrasins au sud de la France, avec les armes, mais aussi avec l'aide de Beatus, un moine chrétien espagnol, qui s'emploie à les repousser, avec un saint! Réunifier la chrétienté en Espagne, donner un nouvel élan à l'Eglise, telles sont les priorités à ce moment de l'histoire, face au danger musulman. Et le personnage de Jacques, suffisamment énigmatique pour lui offrir un nouveau destin, est idéal pour remplir cette fonction et mener les troupes vers la Reconquista chrétienne. A la fois guerrier et évangélisateur, il acquiert son surnom de "El Matamore", celui a a tué les Maures.

Jacques de Compostelle entre dans la légende

Il suffit alors de "retrouver son corps", d'auréoler cette découverte de merveilleux, et d'offrir à Jacques une mort digne d'un martyr (il aurait été décapité à son retour d'Espagne, par les Romains). C'est un ermite, du nom de Pélage, à qui la légende attribue le privilège de recevoir la révélation de l'emplacement de la tombe de saint Jacques, à Campo de Stella (le champ des étoiles), qui deviendra Compostelle, et avec elle, le fin de mot de l'histoire concernant la mystérieuse présence de la tombe sacrée en Espagne. Une histoire longue, pleine de détails et d'anecdotes, de rebondissements et de variantes, que l'on peut lire dans la Légende Dorée, ou la célèbre Chronique de Turpin. Cette dernière, écrite en 1120, a donné une forme "officielle" à la légende, et associé définitivement le personnage de saint Jacques à la sainteté de Compostelle.

Inutile de chercher la vérité au sujet de Jacques le Mineur, Jacques le Majeur, Jacques le Juste... Leurs destins se confondent pour n'en faire plus qu'un, qui n'appartient pas à l'Histoire, mais à la mémoire de la chrétienté. Le fils d'Alphée, tout comme le fils de Zébédée sont les premières pierres qui ont construit le mythe de Compostelle. Un mythe qui a autant contribué à renforcer la ferveur populaire, qu'à donner à l'Europe jusqu'au XIXe siècle, un nouveau dynamisme politique et commercial.

Sources

En route pour Compostelle

Historique du pèlerinage de Compostelle

La Légende dorée : Saint Jacques le Majeur

Wikipédia : Jacques le Mineur et Jacques le Juste

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