Dona Flor et ses deux Maris, de Jorge Amado

Chronique pittoresque? Epopée fondatrice? Ce roman écrit en 1966 par le grand auteur brésilien propose une réflexion originale sur le bonheur conjugal.
28

Le roman raconte les péripéties de la vie de Dona Flor, présentée comme véridique : son veuvage précoce d’un premier époux séduisant et bohème, son cheminement intérieur jusqu’à l’acceptation de se remarier avec le « Docteur », un homme droit mais peu excitant, et le retour final de son ancien époux défunt, qui revient malicieusement pimenter ses nuits.

La dernière partie donne tout son sens au roman. On comprend toute la force positive de Vadinho, le premier époux. Un renversement des apparences s’opère. Si Dona Flor a du mal à accepter de redonner à son ancien mari tous ses droits d’époux légitime, elle finira par le défendre en combattant contre les Orichas.

La conquête de son bonheur est âpre, et n’est gagnée qu’en ultime recours !

Esprit et matière, matière et esprit

Le thème est annoncé dans le sous-titre : « terrible bataille entre l’esprit et la matière ». A la fin du roman, le représentant de « la matière » est réduit à l’état de fantôme, tandis que celui de « l’esprit » est bien vivant… Etrange inversion qui met bien en évidence l’égale importance donnée à deux maris que l’on croirait inconciliables, et conclut en faveur du mélange du rêve et de la réalité, de la folie et de la raison.

L’héroïne, Dona Flor, allie en elle-même la matière et l'esprit dans la plus parfaite harmonie: attrayante jeune fille, puis très belle jeune femme, professeure d'art culinaire, exigeante et déterminée, à aucun moment elle ne quitte sa réserve, ne cherche à se mettre en valeur. Son caractère est remarquable par la force de son indépendance et l’affirmation de ses choix : diriger son école de cuisine, épouser Vadinho, être une veuve respectable, épouser « le Docteur », vivre « avec deux maris ».

La forme du roman : une séduisante métisse

A la manière des héroines d'Amado - Dona Flor, mais aussi Gabriela pour n'en donner qu'un autre exemple (cf. Gabriela, Girofle et Canelle), ce roman irrévérencieux est farci de titres grandiloquents et théâtraux, et d’entractes métaphoriques de l’histoire - indications de rythmes et recettes de cuisine à l’appui. La narration est à l’image de la contrée haute en couleur qui lui sert de cadre. Elle reflète la beauté frémissante de cette ville, la philosophie de ses habitants, et donne une place de choix aux plaisirs de la chair : aussi bien à l’art culinaire qu’à l’art de faire l’amour.

Recherche d’équilibre

Dona Flor sait reconnaître le beau, la beauté d’une personnalité, et son bonheur en dépend. Elle connaît un éveil de la chair extraordinairement riche et raffiné avec son premier époux Vadinho, qui lui fait placer très haut la barre de ses exigences dans le domaine des plaisirs érotiques.

Femme sensée, jalouse de son indépendance, d’autant plus qu’elle ne peut avoir d’enfants, elle situe ailleurs son accomplissement. Son bonheur doit être individuel tout en étant respectable. Tel est l’équilibre qu’elle cherche et revendique.

Un destin symbolique

Ce roman rend hommage aux petites gens de Bahia, au bon sens, à l’amitié, à la recherche d’un bonheur où la volupté a toute sa place. Tout au long du récit de nombreux personnages prennent successivement le devant de la scène, mais Dona Flor demeure une référence : elle est reconnue par tous comme étant exceptionnelle. Son destin concerne toute la ville, et la ville est partie prenante de son destin.

Le propos de l’œuvre semble être de montrer que le bonheur ne se définit pas de façon univoque. Il n’y a pas de recette à en donner. Ainsi, Dona Flor a refusé de donner à Amado la recette du gâteau qu’il lui a, écrit-il, demandée. Il s’agit de montrer que chacun de nous est unique, et que l’on peut être partagé entre deux penchants a priori inconciliables.

Sur le même sujet