Mylène Farmer : à propos d'« Avant que l'ombre… A Bercy »

Ce que ce show nous dit de son iconique personnage.

La série des concerts « Avant que l’ombre… A Bercy » remonte à l’hiver début 2006. Mylène Farmer choisit un spectacle gigantesque et donc intransportable. 13 dates, les fans s’en souviennent, y compris les mécontents et les frustrés de se voir imposer le trajet jusqu’à Paris.

Dans la salle, on trouvait alors deux scènes : une scène principale, plus une scène annexe, au centre, en forme de croix. Entre les deux, une passerelle amovible, et surtout les trajets étonnants de la chanteuse. Mais que nous disent son entrée et sa sortie de scène ?

L’animation de la figurine

Le lieu des concerts est fixe ? Qu’à cela ne tienne : le show commence lui aussi dans l’immobilité. Mylène Farmer apparaît allongée et inerte au milieu de la scène centrale. Des hommes emmènent son sarcophage jusqu’à la scène principale où une machine la relève. Elle reste un moment inerte, la musique résonne de plus en plus fortement – enfin, elle ouvre les yeux. Tout le visage se met en mouvement, le reste s’anime, elle ne tarde pas à chanter.

Elle, qui a décidé de faire venir les gens jusqu’à elle, semble alors dépendre de la présence de la masse, de ceux qui la portent et de la musique qui la demande. La figurine ne s’impose ni soumet le public. Au contraire, elle répond à son appel. D’abord confinée et objet, elle se confie ensuite à l’ambiance et aux mains : aux autres. La prétention (venez à moi) a disparu. Plus le lieu est fixe, plus elle s’y livre.

Abandon

On a beaucoup dit que Mylène Farmer savait manipuler les foules et s’assurer leur fidélité aveugle. Elle chercherait à entretenir notre dépendance. Pourtant, dans ce spectacle, c’est elle qui semble dépendante, et qui ensuite cherche à s’en aller. Pour finir elle se retourne, quitte son somptueux kimono et, vêtue de sous-vêtements quasi invisibles, gravit lentement les marches d’un grand escalier menant au fond de la scène. Elle disparaît doucement. La musique continue sans pouvoir la retenir, le kimono reste abandonné, la chanteuse nous tourne définitivement le dos. Etrange conclusion.

On peut penser que le personnage veut ainsi fasciner, captiver, et s’assurer qu’on la suive encore et encore. Mais on peut aussi bien songer que la figurine s’enfuit, défaite de ses costumes et de sa parade, sans devenir plus accessible. Elle retourne au mutisme et chasse d’autres horizons : elle nous échappe. Elle délaisse crûment le spectacle, nous oblige à partir. La fin est si longue, si lente, et l’éloignement est si inévitable, qu’on ne saurait le vivre autrement que comme une fastidieuse lâcheté, et même un arrachement. Quoique symbolique et rejoué treize soirs durant, il s’agit bel et bien d’un adieu.

Fossés et masques

Mylène Farmer ne se masque pas sous différents noms. S’il y a mise en scène, c’est seulement dans les nombreuses variations de son apparence, et dans la conception globale de ses spectacles. Sous couvert de shows « à l’américaine », elle se sert des concerts pour interroger sa propre place, son statut célèbre. Apparition/générosité/disparition, lenteur de l’éloignement/brutalité des portes qui se referment : Mylène Farmer frôle la performance artistique.

Mise en scène ou manipulation ? Mylène Farmer ne joue pas une seule seconde à la proximité. Elle ne nous prend pas au leurre d’une identité entre scène et salle. Au contraire, elle sait la tension entre les deux, jongle avec l’écran qui les sépare (par exemple l’écran d’eau, quasi palpable). On lui reproche de susciter des élans fusionnels, et pourtant elle s’interdit les rappels. Même, les portes immenses s’ouvrent et se referment violemment, tranchant nettement entre la réalité et le rêve. Mylène Farmer incarne des émotions, fait passer des choses d’elle, donne visuellement et joue avec les attentes, mais sans jamais se jouer de ceux qui l’attendent.

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