Raphaël Enthoven désébloui

L'homme exposé est-il vraiment si beau ?
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Il y a ceux qui sondent sa vie privée, et ceux qui la nient pour le critiquer plus efficacement. Figure de plus en plus médiatique (télévision, radio, où cela s’arrêtera-t-il ?), Raphaël Enthoven s’expose. Il recueille non seulement l’attention d’un public qu’on devine fidèle (sur Arte, sur France Culture, dans Philosophie Magazine), mais aussi des remarques acides. Pour un certain nombre de lecteurs de la presse à scandale, il n’est qu’une image.

En septembre 2010, Raphaël Enthoven était à Lyon à l’occasion du Forum Libération. Il y discutait de publicité aux côtés d’un Jacques Séguéla frondeur, et devant un public majoritairement outré. Il avait l’audace de souligner que notre devoir n’était pas d’empêcher la publicité d’exister, mais d’employer tout notre sens critique pour apprendre à la subvertir.

Arrivé un peu en retard, appelé de tous côtés, figure très attendue et très demandée, émoustilleur de foule…

Sa gueule lui parut lourde à porter.

Belle gueule ?

Comme des flèches les questions vous arrivent dès lors que vous avouez l’avoir rencontré. Il faut le dire : la beauté d’Enthoven est détestable. Il est bon de fermer les yeux – la voix, elle, est intacte, aussi exactement placée qu’à la radio, soutenant toujours le vif mouvement des phrases, nous suspendant à ses respirations. Voix enrôleuse, voix sans doute beaucoup plus dangereuse que son visage.

Voix placée, regard déplacé

Traits impassibles, regard fier, seule bouge la mâchoire. Large, phénomène premier du visage. Visage perché sur un corps hautain – il n’y peut rien.

En revanche, il s’est choisi son regard. Un regard déplacé, intrusif qui ne laisse personne entrer. Tout le contraire de la voix altruiste qui, même agacée, demeure ouverte. La voix est chaude mais l’œil est froid – Raphaël Enthoven se protège. Du coup, le prince est moins charmant que prévu, moins séduisant que François Noudelmann, et moins fascinant que John Cassavetes.

Cassavetesien ?

Acteur et surtout réalisateur indépendant des années 1970, John Cassavetes avait la tête toujours un peu baissée et le regard un peu en arrière : signes que la beauté est lourde à porter. Physiquement, il semblait annoncer Enthoven : de par la taille, les cheveux bruns, les traits tout droit venus du classicisme, le regard ténébreux. Mais Cassavetes était réalisateur, et inventait des moyens de subvertir son image. Il la poussait dans les stéréotypes pour la cogner et la déformer. Il se donnait des rôles de salaud.

Défaite

La beauté est-elle « salope » ? Raphaël Enthoven pratique l’évitement. Il sait que son image n’est pas, ne parvient pas à être généreuse. A la télévision, il ploie son invité sous son regard. Au mieux l’autre fait abstraction, au pire il est mal à l’aise.

Il ne s’agit pas de dénoncer dans sa photogénie idéale je ne sais quel problème dans le rapport à l’image : il s’agit de croire à l’événement qu’est l’apparition à l’écran de cet encombrement. Si le regard d’Enthoven agresse tant sur son passage, c’est sans doute pour éviter de voir ceux qu’il suscite. C’est pour qu’à force de le voir salaud on retourne écouter ce qu’il a à dire.

Beauté souffrante, Dorian Gray interdit de plainte, revers d’une voix quotidienne trop tendre, la présence charnelle d’Enthoven est l’épreuve du détestable. Une telle lâcheté est en soi un risque. Le risque de dégoûter le spectateur de sa fidélité d’auditeur. Il prend ce risque, se met lui-même des bâtons dans les roues, et refuse l’aide de la Nature !

Il sait qu’on ne pardonnera rien à la beauté. Ce don semble lui servir de contrainte, de ligne de fond, et d’exigence suprême. En somme, impossible de goûter à son charme ou de se délecter de sa séduction : son visage est un seau de glace.

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