Autour des mille terrils : quand Charleroi fascine ses artistes

Compte-rendu d'une journée passée en compagnie des Voleurs de Poules.

Qu’y a-t-il de commun entre les Voleurs de poules, un groupe de jazz manouche à la réputation grandissante, et Timmermans Iwert, un photographe passionné et passionnant ? Tous partagent la même fierté d’être carolos et le font savoir par leur art. Retour en musique et en images sur une rencontre artistique étincelante en « Pays noir ».

De la musique de rue

C’est devant la statue de Lucky Luke, l’un des nombreux symboles bédéesques de la ville, que le rendez-vous est pris le dimanche 25 septembre, jour de marché à Charleroi. Il fait un temps radieux et comme à leur habitude, les « Poules » ne tardent pas à sortir leurs instruments pour une « jam » de rue improvisée entre les maraîchers. Et au public de s’en enthousiasmer ; il s'amasse autour d'eux, y va de ses éloges spontanés. Très vite la petite-monnaie s’amoncelle dans la housse d’un violon, le tout sous l’objectif avisé de « Tim » : ses prises de vue se veulent le reflet d'une foule et d'une ambiance. La ville - une thématique qui lui est chère - n’est plus une simple toile de fond, elle s'érige en protagoniste sur ses photos. Mais cependant pour l'heure, c'est avec ses amis jazzistes qu'il compose.

"Fiers d'être carolos"

Un peu plus tard, après avoir quitté le marché avec quelques poules (achetées, une fois n’est pas coutume !) les membres du groupe se rendent sur les berges du canal de la ville, aux abords d’une usine désaffectée où le décor industriel et l’étendue aquatique offrent une acoustique « naturelle » à l’expression musicale. L’initiative est simple de nouveau, s’intégrer dans le paysage urbain qu'ils affectionnent et qui façonne leur quotidien, affirmer leur identité et leur origine. Les Poules s’exaltent tandis que Tim les mitraille. Et, fait cocasse du moment, sur l’autre rive un guide touristique dispense ses explications à un groupe de jeunes gens désireux de s’imprégner de l’atmosphère atypique des lieux : ce n’est autre que Nicolas Buissart, l’initiateur du projet « Charleroi Adventure » qui, à sa manière aussi, sans doute plus transgressive, met en valeur le pays noir.

Un concert insolite!

Après une « tournée » des terrils, ces lieudits qui offrent sur la ville un panorama inébranlable, la journée se termine en apothéose sur celui des Hiercheuses pour un concert « à la manouche » autour d’un feu de bois. Au sortir du concert Etienne Bizjak alias Luc L’Archet nous confie « Quand tu joues tu mets tout de côté, tu oublies tout, même tes problèmes, tu donnes tout ce que t’as et tac ! c’est toujours du spontané. Et finalement cette façon de jouer s’étend à ta manière de vivre ; tu deviens plus spontané jusque dans les choix que tu fais et tu apprends à mieux te connaître. Ca te donne un idéal de vie… ».

Du jazz à Charleroi

Fondé en septembre 2010 par une bande d’amis, le groupe n’a cessé de prendre de l’ampleur depuis sa création ; on en voudra pour preuve le très remarqué concert d’ouverture au festival « Django à Liberchies » en mai dernier dont les membres gardent un souvenir impérissable. Charlie Maerevoet alias Romano Cock revient sur ce moment : « C’était vraiment chouette de jouer dans un festival uniquement consacré à la musique manouche devant un public averti. C’était surtout un grand honneur de jouer avant Angelo Debarre et de le voir jouer lui : par son sérieux et son implication dans la musique, il a vraiment livré un hommage à Django Reinhardt ! […] On a été très étonné que les organisateurs fassent appel à nous et que notre musique soit autant appréciée ; je crois que ça les arrangeait très bien que notre cachet soit si ridicule. A posteriori et sans prétention, c’est évident que nous avions notre place là-bas, mais on n’aurait jamais imaginé qu’on y serait dès la première année de formation du groupe. »

C’est aussi lors d’un concert à la maison des jeunes de Gilly dans le cadre du « Gazo music session live » qu’ils font la connaissance de Tim, qui y tient pour sa part un vernissage. C'est surtout un habitué des concerts de jazz (il couvrira plus tard le festival de Liberchies en tant que photographe exclusif), intarissable sur sa région. Hasard des rencontres, leur même propension à se revendiquer des terres charbonneuses laissera place à un projet commun afin de les promouvoir en musique et en images. Véritable hymne à Charleroi, la musique « Place Charles II » atteste clairement de cette volonté de placer la ville au centre des préoccupations du groupe, d’en réévoquer l’histoire sur un genre musical popularisé jadis par Django Reinhardt, un autre fameux natif de la région.

À l'encontre des préjugés...

Cette initiative, anodine en apparence, siège au cœur d’une problématique bien plus profonde concernant la réputation de la ville de Charleroi, des préjugés éculés concernant sa laideur en passant par la « médiocrité » présumée de sa population et de sa jeunesse. Force est bien de constater que si la ville n’a pas bonne réputation auprès de ses consœurs wallonnes et internationales, elle ne démérite cependant pas en matière d’Art et initiatives. La thématique urbaine acquiert du reste une place de choix dans l’expression artistique contemporaine (jugeons-en par les initiatives du Musée de la Photographie ) ; comme quoi les fleurs poussent aussi au beau milieu des « ruines ».

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