Improbabilité de la foi et christianisme aujourd'hui

Violence dans le monde et progrès de la science rendent la foi plus improbable que jamais et requièrent de la modestie de sa part pour rester plausible

Selon la mentalité commune actuelle, surtout dans le monde occidental, la foi est jugée de moins en moins plausible, en regard de la violence de la nature et du progrès des connaissances scientifiques. Quelle ressource fondamentale reste-t-il au christianisme pour répondre à ces interrogations du monde moderne?

La violence du monde et les interrogations liées à la science étouffent la foi.

Si la foi est devenue tellement improbable, ce n’est pas seulement à cause des questions de tout temps, concernant les malheurs qui fondent sur le monde, tremblements de terre, raz de marée, épidémies, sida, violence de la nature et des animaux, sans parler de la férocité humaine, l’histoire n’étant qu’une suite de guerres, de persécutions, de tueries, de génocides, certaines exterminations se chiffrant en millions de victimes. Et Dieu, impassible face à tout cela, si même il existe?

Aujourd’hui s’ajoute à cela l’amplification donnée à cette violence par les moyens de communication qui répandent les nouvelles instantanément et partout; et simultanément la progression des connaissances scientifiques fait découvrir la complexité du monde et génère de l’incertitude sur le mystère du monde. On a de plus en plus de mal à se représenter les limites du cosmos et la complexité de la vie, que ce soit dans l’infiniment grand ou dans l’infiniment petit. Un Dieu qui serait à l’origine de cette réalité incommensurable et la gouvernerait devient lui-même de plus en plus impensable.

La notion d’incarnation serait, dans la foi chrétienne, l’élément jugé le plus plausible.

Au regard de toutes ces questions, quel est le poids des constructions dogmatiques élaborées au fil de l’histoire et constituant le corpus de la foi chrétienne? Mystères de la Trinité, de la Rédemption, de la Résurrection, de la naissance virginale de Jésus, de l’Assomption de Marie, etc.

C’est l’incarnation qui serait encore le mystère le plus plausible: un être humain manifestant la présence divine, Dieu parmi nous. Cela entre en résonnance avec le sentiment que «l’homme passe l’homme», que quelque chose en nous nous dépasse. Certaines personnes le manifestent plus particulièrement: poètes, prophètes, mystiques, philosophes, bienfaiteurs du genre humain. Alors, pourquoi cet homme-là ne l’aurait-il pas incarné à un degré encore plus fort, apparu à une certaine époque, dans un coin de la terre, et ayant marqué l’histoire d’une empreinte indélébile?

De Dieu, Jésus disait qu’il se manifeste dans les relations humaines.

Que disait-il donc de Dieu, cet homme? Son discours ne commence pas par «Dieu existe, prosternez-vous», mais par «convertissez-vous», ce qui signifie à peu près: «Changez de comportement au quotidien, car il n’y a pas de Dieu qui compte indépendamment de la façon dont vous vous comportez avec les autres êtres humains». On lit ainsi dans l’évangile: «Si ton frère a un grief contre toi, laisse là ton offrande, va d’abord te réconcilier avec ton frère et seulement ensuite viens présenter ton offrande à Dieu». On peut traduire: la seule offrande qui importe à Dieu, c’est la réconciliation des hommes entre eux, et donc la prière d’hommes qui se font la guerre est une injure faite à Dieu. En revanche l’homme bon, généreux, manifeste la présence de Dieu: «Quand donc t’avons-nous nourri alors que tu avais faim? Chaque fois que vous l’avez fait à un nécessiteux, c’est à moi que vous l’avez fait» (évangile de Matthieu ch. 25).

L'assise de la foi, son «lieu d’envol» en quelque sorte, ce sont les relations humaines.

Dans le témoignage du Christ, Dieu ne se montre pas tout-puissant devant les maux de la terre, la violence, la mort. L’homme aux prises avec ces maux se sent abandonné. C’est le mot même de Jésus sur la croix, repris d’ailleurs d’un psaume: «Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?». Mais il avait dit aussi, s’agissant de ses bourreaux: «Pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font». Au bord du désespoir, subsiste chez cet homme l’espérance d’un pardon venant d’au-delà de l’humain et capable de triompher d’une violence aveugle.

C’est dire que, devant l’immense question de la mort, du mal, de la violence, question insoluble, une espérance reste possible qui suffit à donner la force de vivre, sans pour autant clore la question, c’est de croire que s’ouvrir à l’autre, aller à son secours, l’accueillir, donner de soi-même, cela est une réalité qui vaut par elle-même et qui survit à tout aléa, à toute violence, à toute déchéance. Ainsi le charisme du Christ, qui fonde le christianisme, tient-il sans doute tout entier dans ces trois paroles, capables sans doute de résonner dans la mentalité de notre époque en écho à son questionnement fondamental:

- «Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné?»

- «Père, pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font»

- «Va d’abord te réconcilier avec ton frère, puis viens présenter ton offrande à Dieu».

On peut penser que, pour le chrétien, là est l’entrée dans le mystère de Dieu, la foi étant une quête de Dieu dans les rapports humains, quête inachevée, inachevable, de la vérité spirituelle de l’être humain. De même la science, dans un autre registre, est une quête indéfinie de la réalité matérielle du monde, qu’elle détient dans ses instruments d’observation, mais dont elle n’a jamais fini de donner l’explication ultime.

On attendrait alors une grande humilité dans l’expression du christianisme.

Il semble que, dans le monde d’aujourd’hui, le christianisme serait plus crédible s’il faisait preuve du même genre d’humilité que la science elle-même, laissant bien des questions sans réponse, se prêtant au débat, admettant le caractère inachevé de son discours, et non définitif de ses formulations.

«Où est-il ton Dieu?». Le chrétien a-t-il une autre réponse que d’orienter le regard sur la personne de son fondateur historique et, en s’inspirant de lui, de tenter l’accueil des autres et le don de soi, sans lesquels toute parole sur Dieu est vaine?

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