Manipulation des mots et réthorique politique. Désintoxication !

Langue de bois, politiquement correct, détournement des mots, manipulations imperceptibles: point de rhétorique politique à la manière de Franck Lepage.
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Le langage est le moyen de la pensée. Cette maxime philosophique est implacable de vérité : on ne pense qu'en mots et qu'avec les mots dont on dispose. Plus un individu possède de vocabulaire, plus il utilise les mots à bon escient, plus sa pensée a le moyen d'être élaborée (ce qui n'est pas une conséquence obligatoire cependant). Disposer d'un vocabulaire riche, c'est pouvoir choisir parmi un catalogue de termes, chacun apportant une nuance, une intention, un angle au discours. Sans même posséder des talents d'orateur et une rhétorique brillante, le simple choix des mots, la précision de ce choix, modèle la pensée : la sienne propre, mais celle aussi de ceux à qui l'on s'adresse.

Mots et politiques : des amants qui n'ont pas attendu Cicéron et ses discours pour se rencontrer. Le pouvoir des mots est probablement le premier des alliés et des outils d'un individu qui a pour but de persuader, convaincre et diriger.

Le politiquement correct : l'art de l'euphémisme

  • Euphémisme : figure de style visant à atténuer la réalité.

Le lexique politique réinventé : l'art de l'oxymore, de l'hyperbole et du pléonasme

  • Oxymore : figure de style joignant deux ou plusieurs termes aux sens opposés.
"Croissance négative", "capitalisme raisonné", voici de beaux exemples d'oxymores ! Un mot vient annuler la charge péjorative ou franchement négative de l'autre. Par une sorte d'effet de dilution du mauvais dans le bon, on obtient un idiome audible des citoyens, même s'il est totalement dénué de sens. Car de la même façon que la croissance ne peut pas être négative, le capitalisme ne peut, par sa nature même (compétitivité, liberté des prix, recherche du profit maximum), être raisonné.

  • Hyperbole : figure de style exagérant la réalité dans le but de la magnifier ou de la fustiger.
Les "privilèges acquis" viennent illustrer l'hyperbole. Parler de "privilèges acquis", et non de "droits acquis", est non seulement une contre-vérité mais aussi un moyen efficace de remettre en cause des droits, auxquels on souhaite faire renoncer un peuple. Un droit est une victoire de la démocratie et de la République. Un privilège est inique et doit être aboli.

En entreprise, tout devient "projet", "projet qualité", "projet d'optimisation des coûts", etc. Contester un "projet" demande bien plus de courage et de lucidité que de s'opposer à des restrictions, des compressions ou des contrôles. Le cadre d'entreprise devient alors un boy-scout, pris dans un projet, et quoi de plus beau que cet élan collectif de collaborateurs ? Dans "charges patronales", la figure de style opère à l'inverse : les termes exacts sont "cotisations patronales". Substituer "charges" à "cotisation" n'a rien d'anodin. Voilà que le salarié cotise tandis que le patron paie des charges, en plus de payer une masse salariale.

  • Pléonasme : figure de style appuyant un propos par une redondance de termes.
Démocratie participative : ne gardons que celui-ci, tant il aura été emblématique de la dernière élection présidentielle. Pourquoi flanquer la démocratie d'un adjectif, dont le sens nous dit que les citoyens y auraient la parole et plus encore des moyens d'action ? N'est-ce pas déjà la définition du mot "démocratie" ? Aurait-on simplement cherché à redorer l'image d'une classe politique déconnectée du peuple ?

Bannir des mots pour bannir des idées et des enjeux

Comment se battre pour une idée ou contre un fait pour lesquels on n'a plus de mots ou dont les mots ont été bannis et vidés de leurs sens ? Quel citoyen né à partir des années 70 trouve encore du sens à "la lutte des classes" ? Comment faire sienne une cause qui n'existe plus en mots, quand bien même la réalité sociale de celle-ci est incontestable ?

Ce même citoyen se qualifie-t-il de travailleur ? Non, comment le pourrait-il puisque tout discours autour du travail le qualifie de "salarié" ou encore de "collaborateur". Ces mots ne sont pourtant pas chargés du même sens : alors que le travailleur produit de la richesse et mérite son salaire, le salarié est une charge (masse salariale !) pour l'entreprise. Quant au collaborateur, c'est avec entrain qu'il va collaborer à la prospérité de son entreprise et non plus y travailler. Difficile de ne pas adhérer au gel des salaires quand on collabore, non ? En bon collaborateur, on doit naturellement aider l'entreprise et s'effacer devant elle.

En passant des "licenciements collectifs" au "plan social", la révolte devenait déjà moins évidente. Mais les nouveaux mots s'usent parfois. Il faut alors en trouver d'autres, plus imparables encore. Qu'on se le dise, on ne pratique plus de "plan social", on met en place un "plan de sauvegarde des emplois" et qui pourrait s'en indigner ?

Peu à peu, le langage glisse. Au départ le nouveau mot est utilisé pour l'autre dans une pure synonymie. Pourtant, ce n'est pas le même. Il amène avec lui des idées qui vont changer le sens du mot initial. En changeant le sens du mot, on supprime tout un pan des idées qu'il portait : l'objectif est atteint.

Mot de la fin

Gauche, droite, aucun parti n'a l'apanage de ces violences faite aux mots ; que ce soit pour mieux servir les idées qu'ils souhaitent faire passer, les mesures, les réformes qu'il est préférable de déguiser.

1983 : Jacques Delors est en charge d'un dossier épineux et qui risque d'être accueilli comme un blizzard : geler la hausse "historique" des salaires (oui, fut un temps où les salaires augmentaient, d'année en année). "Gel des salaires" : trois mots inacceptables, impossibles à communiquer au peuple qui vient d'élire un président socialiste. Coup de maître (et personne ne descendra dans la rue) Jacques Delors annonce "engager la France dans une politique de désinflation compétitive". Comme le dit Franck Lepage : non, on ne descend pas dans la rue, banderoles déployées, pour crier "Non à la désinflation compétitive !"

Les mots ont du pouvoir. Les mots gouvernent. Choisir les mots justes, ne pas adopter les lexiques imposés ou pour le moins ne pas en être dupe est un acte de résistance.

A voir absolument : "Les contes politiques" et "Les conférences gesticulées" de Franck Lepage

A lire : "LQR La propagande du quotidien", Eric Hazan aux éditions Raisons d'Agir

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