La répression militaire en Syrie : une stratégie systématique

Le peuple syrien se bat armé de sa seule volonté d'être libre et digne contre une dictature aveuglée par son obsession du pouvoir.
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7000 Syriens de Jisr al-Choughour et ses environs sont arrivés en Turquie, mardi 14 juin, pour fuir les violences ordonnées par le régime de Bachar al-Assad, dans la mesure où "les forces armées poursuivent leurs opérations et le ratissage dans les villages proches de Jisr al-Choughour, une ville gouvernorat d'Idlib (nord-ouest), proche de la Turquie, où l'armée a donné l'assaut dimanche" ( france24.com ). Ces réfugiés témoignent devant les médias étrangers de l’horreur des massacres de civils, parmi eux, des soldats qui ont fait défection tels que le colonel Hossein Harmouch et ses hommes de la 11e division.

Le colonel énonce dans une vidéo ( lemonde.fr ), les trois causes majeures à de cette défection: "Premièrement, le massacre de civils désarmés dans toute la Syrie. Deuxièmement, l'implication d'officiers syriens et d'officiers de second rang dans les raids contre des villes et villages pacifiques (...) Troisièmement, le massacre d'enfants, de femmes et de personnes âgées et la découverte de charniers, ainsi que la perpétration de massacres de grande ampleur, notamment celui de Jisr al-Choughour le 4 juin". La propagande du gouvernement syrien, selon laquelle des bandes armées salafistes, des terroristes et des Frères musulmans, participent à un complot organisé de l’étranger, et sont les auteurs des massacres qui ont causé la mort des 120 soldats de Jisr al-Choughour, ainsi que des citoyens manifestant, est finalement mise à mal par les récents témoignages des réfugiés.

Derra, foyer de la contestation qui s’étend au reste du pays

La thèse du complot, qui exploite le sentiment antiaméricain et antisioniste du peuple syrien, viserait avant tout à décrédibiliser la contestation populaire, née à Derra le 13 mars sur les murs d’une école, où un adolescent avait tagué le slogan de la révolution égyptienne : "Le peuple veut la chute du régime." Les services de sécurité avaient alors procédé à l’arrestation de 15 enfants âgés de 10 à 13 ans, assénant un mois plus tard à la délégation de parents venue les réclamer: "Vous êtes des animaux. Oubliez vos enfants et retournez vers vos femmes en faire de nouveaux et si vous n'en êtes plus capables, nous le ferons à votre place" ( lemonde.fr ).

La colère des pères de famille insultés accouchera d’une révolte populaire qui n’aura de cesse de s’étendre au pays, et ce en dépit de la libération des 15 enfants et du limogeage symbolique du gouverneur de la ville. A l’image de la contestation tunisienne et égyptienne, la révolte populaire semble donc prendre sa source dans la volonté de liberté et de dignité, face à l’impunité des forces de sécurité et des autorités en place, mais il n’en reste pas moins que le phénomène syrien se cristallise également autour de mouvements de contestations nationaux propres. Les tribus arabes du sud, dirigées par des chefs sunnites, n’ont en effet "jamais très bien accepté la domination de l'Etat syrien, dominé par la minorité alaouite, que représente Bachar al-Assad", précise Gilles Kepel, professeur à Sciences Po, même s’il ne s’agit que d’"un des éléments de la cristallisation, (…) Il y a aussi des révoltes dans d’autres villes syriennes aujourd’hui, jusqu’à Lattaquié (…), qui est un "bastion alaouite", a ajouté le chercheur sur France info .

Une "stratégie de traque systématique des "contestataires"

Selon le Haut commissariat aux droits de l'Homme , qui publiait le 15 juin son rapport préliminaire sur la situation en Syrie, le nombre de tués excéderait 1100 personnes dont la plupart sont des civils désarmés, des femmes et des enfants, tandis que plus de 10 000 personnes seraient retenues arbitrairement par les forces de sécurité syrienne. Ce rapport insiste sur "l’usage excessif de la force" contre des manifestants pacifiques, et fait état de "tortures et de traitements cruels et inhumains", à l’image du cas "Hamza al-Khatib". Cet enfant de 13 ans, arrêté en marge des protestations de Derra, et dont le corps supplicié et émasculé a été rendu à ses parents le 27 mai, est devenu un martyr, renforçant l’idée que: "C’est la brutalité des forces de l’ordre qui est au cœur de tout", selon les mots de Nadim Houry, observateur de Human Rights Watch pour la Syrie ( france24.com ).

Alors que des milliers de fugitifs tentent toujours de quitter le nord du pays, l’armée continue sa répression violente suivant une "stratégie de traque systématique des "contestataires", "qui consiste à isoler une ville, la cerner complètement, couper l’eau et l’électricité, et entrer dans les maisons (…) et arrêter tout ce qui pourrait de près ou de loin se rattacher au mouvement de contestation. On les identifie surtout à travers facebook", explique Basma Kodmani, spécialiste de la Turquie ( franceinfo.fr ). Cette théorie d’un modèle de répression systématique est également reprise par l'opposant politique exilé, Ammar Abdoulhamid, qui affirme: "ce qui arrive à Jisr al-Choughour aujourd'hui est exactement ce qui est arrivé à Rastan […]. C'est basiquement un massacre de sang-froid perpétré par des tanks et hélicoptères" ( lemonde.fr ).

Les net-opposants organisent la résistance populaire

L’attente démocratique du monde arabe est réprimée de manière plus ou moins sanglante en fonction des pouvoirs autoritaires en place, et surtout de leur lien avec l’armée, qui dans le cas de la Syrie semble indissociable du régime. La contestation s’organise grâce à la toile et aux réseaux sociaux comme dans les cas tunisien et égyptien, mais les systèmes de renseignement et de sécurité syriens apparaissent beaucoup plus puissants, procédant depuis toujours à l’arrestation de net-citoyens syriens considérés comme ennemis.

Cette génération de net-opposants révèle pourtant aujourd’hui un nouveau visage de la résistance politique face aux dictatures les plus verrouillées. Mais, si les moyens utilisés sont innovants, le fond du message populaire adressé aux oppresseurs semble s’inscrire dans la tendance du monde moderne commencée en 1789, soit: "l’affirmation de la liberté des individus et la recherche des formes politiques et sociales permettant de la garantir" (J.F. Kervégan, Notions de philosophie II , ed. Gallimard, p.686). Or, tout comme la liberté et la propriété, la résistance à l'oppression fait partie "des droits naturels et imprescriptibles de l'Homme" (article 2 de la Déclaration des droits de l’homme). Ces droits prépolitiques impliqueraient que les hommes, partageant la même nature, ont en commun des droits naturels et imprescriptibles, et ce, indépendamment de toute convention ou législation. Considéré comme une abstraction philosophique par ses détracteurs, l’homme universel et ses droits naturels n’ont semble-t-il pas fini de révolutionner les systèmes politiques mondiaux, et de hanter les nuits syriennes de Bachar al-Assad.

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