San Francisco : l'utopie libertaire des sixties

Dans ce livre Steven Jezo-Vannier retrace l'histoire du mouvement hippie et rétablit quelques vérités
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1967, Scott McKenzie invite à se rendre à San Francisco là où les gens portent des fleurs dans les cheveux (« San Francisco »). C'est l'été de l'amour, des milliers de jeunes attirés par le vent de liberté qui souffle sur la cote ouest des USA et San Francisco en particulier, se laissent pousser les cheveux, prennent la route, gobent des acides et affluent vers la Mecque du mouvement.

Les débuts

Le mouvement hippie doit beaucoup aux beatniks et autres hipsters mais aussi à d'autres originaux tels Ken Kesey ou Thimoty Leary. Les beatniks furent les premiers à refuser le « cauchemar climatisé » américain dès le début des années 40, années où se rencontrent, à New York, William Burroughs, Allen Ginsberg et Jack Kerouac. C'est le début d'une amitié sur fond de jazz be bop, de drogues diverses, de nomadisme sexuel, d'homosexualité, d'errances et d'aventures. Ginsberg se définit lui-même comme un « poète, juif, pédé, drogué et communiste »A la fin des années 50, certains beatniks se retrouvent à San Francisco. Progressivement, ils vont se rapprocher des activistes radicaux de Berkeley et des premiers hippies dès 1965.

Les joyeux lurons : « pouvez-vous passer le test de l'acide ? »

Les Merry Pranksters de Ken Kesey sont un maillon essentiel de l'expérience hippie. Le 27 novembre 1965 a lieu le premier » acid-test ». Comprendre une fête bordélique où tout est filmé et enregistré et passé en boucle dans les haut-parleurs. Au début des 60's Ken Kesey, alors étudiant en littérature, expérimente le LSD lors de tests organisées par le Menlo Park Veterans Hospital qui recrute des cobayes à 20 dollars la séance pour observer les effets du diéthylamide de l'acide lysergique. Une expérience qui marque profondément Kesey qui ensuite travaille comme aide-soignant la nuit dans l’hôpital. Il en tire un livre « Vol au dessus d'un nid de coucous » (1962). Un immense succès. Dès 1963, Kesey conceptualise une idéologie de l'épanouissement centrée sur la consommation d'hallucinogènes. Pour lui, le LSD est le vecteur de la libération des consciences. De cette conviction nait une communauté d'électrons libres, les Merry Pranksters, dont l'objectif est la popularisation de l'acide. Ces derniers vont effectuer le voyage San Francisco-New York à bord d'un bus volkswagen et proposer lors de chaque étape un acid-test.

Les Diggers ou « C'est gratuit parce que c'est à vous »

A l'origine des Diggers, la San Francisco Mime Troup de Ron Davis, une troupe de théâtre inspirée du Living Theater créé en 1949 à New York par Julian Beck et Judith Malina. Une troupe engagée et militante et dont le but avéré est de briser la distance spectateur/acteur. Les Diggers sont des dissidents de cette troupe qui veulent aller plus loin que l'abolition de la séparation précitée. Ils veulent la fin de toutes les séparations et vont jusqu'à décréter la mort de l'argent. Joignant le geste à la parole, ils organisent des distributions gratuites de nourriture, la collecte de vêtements,vivent en communauté auto-gérée.

Tune In, Tune On, Drop Out

Timothy Leary, créateur de la League For Spiritual Discovery, est considéré tout à la fois comme le « pape », « messie », « gourou », « prophète » de l'acide. Il est l'un des premiers de la beat generation a tenter la synthèse entre les spiritualités orientales, l'usage des hallucinogènes, la liberté sexuelle. Dès l'été 1960, ce professeur de psychologie de l'université de Harvard part au Mexique à Cueranva dans le but d'étudier les pratiques des populations pré-hispaniques relatives à la prise d'hallucinogènes. Puis il teste la psilocybine et acquiert la conviction que ces substances peuvent transformer le monde.

San Francisco Sound

Le mouvement hippie aurait-il eu tant d'influence sans le rock inventé sous l'effet du LSD par les groupes de la cote ouest ? Certainement pas autant et ce d'autant que les musiciens ont toujours soutenu financièrement le mouvement. Les prémisses du rock halluciné se font jour au Red Dog Saloon avec les Charlatans où ces derniers apparaissent costumés en dandies fin 19ème siècle. Viendront ensuite The Great Society, le Jefferson Airplane, Big Brother & The Holding Company, Quicksilver Messenger Service, Country Joe & The Fish, le Grateful Dead...

La fin

Le 6 octobre 1967, les Diggers organisent une marche funèbre symbolique en l'honneur de la « mort du hippie ». Pour eux les idéaux du mouvement ont été trahis par les commerçants de Haight Asbury qui vendent vêtements, posters, pipes, encens, bijoux de pacotille et tentent d'élargir leur clientèle. Par ailleurs la caricature du mouvement par les médias et la récupération par l'industrie du disque des principaux groupes du mouvement signe la mort de l'utopie de communautés auto-gérées et auto-suffisantes où se pratiquent l'amour libre et qui refusent le productivisme, le capitalisme, la guerre et préfigurent l'écologie moderne.

Le livre de Steven Jezo-Vannier est un excellent tableau de cette époque et de l'utopie libertaire, bien loin du cliché Peace And Love que l'on accole d'habitude au mouvement hippie. Il retrace l'historique du mouvement et de ses acteurs et le relie à la société contemporaine et montre que les hippies n'ont pas prêché dans le désert. Si vous désirez en savoir plus, vous pouvez aussi lire Hell's Angels de Hunter. S. Thompson, Acid Test de Tom Wolfe, Ringolevio d'Emmett Grogan sans oublier bien sur le Festin Nu de William Burroughs, Sur la route de Jack Keouac ou Howl d'Allen Ginsberg.

Steven Jezo-Vannier, San Francisco L'utopie libertaire des sixties , édition Le mot et le reste, 2010

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