La Grande Illusion et les souvenirs de Françoise Giroud

Avant de fonder L'Express, d'être ministre puis écrivain à succès, Françoise Giroud avait été la script-girl de Jean Renoir pour La Grande Illusion...
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Dans ses écrits ( Portraits du Tout Paris , Si je mens …) et lors d'un reportage pour l'émission de télé Cinéma Cinéma , Françoise Giroud (1916-2003) a évoqué plusieurs fois sa participation à l’un des chefs d’œuvre de Jean Renoir sorti en 1937, La Grande Illusion . Elle avait vingt ans, s’appelait Lea France Gourdji et "sous la script-girl" de l'époque perçait déjà la grande journaliste qu’elle deviendrait plus tard…

Pagnol, Raimu, Fresnay

En 1936, sans travail, la jeune sténodactylo qui a déjà participé à des films aux côtés de Marc Allégret et de Marcel Pagnol (pour Fanny , avec Raimu et Fresnay), est engagée pour taper à la machine un scénario en cours d’élaboration dénommé La Grande Illusion

« A l’origine un livre mais de qui, je ne sais pas, écrit-elle dans Si Je Mens (1972). Puis il y a eu un travail de Spaak. Puis Renoir a 10 fois remanié la construction et les dialogues, surtout lorsqu’il a réussi à décider Stroheim… »

Jean Renoir

Si Françoise Giroud a souvent la plume assassine quand elle décrit les célébrités qu’elle a côtoyées, Jean Renoir , lui, jouit chez elle d’un régime de faveur. C'est simple, il avait tout : «la vue globale, le souci du détail, l’autorité, le don de susciter des attachements et, surtout, surtout l’art d’utiliser les hommes, d’en tirer le meilleur et, ce faisant, de les rendre heureux.»

A ce sujet, il réussit à embaucher un metteur en scène qu’il admirait ( Folies de femmes , Les Rapaces , La Veuve joyeuse …), un personnage de légende, Erich Von Stroheim (1885-1957), qui ne parlait pas un mot de français et n’était point un «oiseau commode»…

Eric Von Stroheim

Pour la première prestation de celui qui tournera des dizaines de rôles d’officier, Renoir a l’intelligence de le laisser composer son personnage de Rauffenstein, son costume -avec cet appareil orthopédique qui lui tient l’échine – son texte, son décor, les draps noirs, le géranium…

L'avis de Françoise quelques années plus tard : « Il fallait être un maître pour accepter ce maître et l’intégrer… La preuve est que personne après lui n’a su le faire… » Et de poursuivre : « J’ai rétrospectivement encore plus d’admiration pour Renoir que je n’en ai eu sur le champ. »

Jean Gabin

Mais au fait, quelle part Françoise Giroud a prise dans ce film en dehors de sa fonction de script-girl ? "Un bout de dialogue par-ci, une scène par là, quelques idées, le tout réintégré par Renoir naturellement."

En 1986, elle avoue avoir écrit la scène où, durant leur évasion, Maréchal (Gabin) et Rosenthal (Marcel Dalio), tous deux épuisés par une marche pénible, finissent par se dire des choses désagréables («J’ai jamais pu blairer les Juifs ! »).

Ce dialogue est due à la jeune script-girl qui pensait qu’à ce moment précis de l'histoire, « il fallait une altercation ». Réponse de Maître Renoir : «Vous sentez cette scène, eh bien écrivez-là…»

Le château du Haut-Koenigsbourg

Parmi les autres souvenirs qu’elle égrène devant la caméra le seul pénible est la «sensation de froid» pendant le tournage des extérieurs, dans l’est de la France (où se trouve le château du Haut-Koenigsbourg ), un froid d’autant plus vif qu’elle portait «des chaussures ridicules»…

Gabin était au « maximum de sa forme, heureux, épanoui, avec un magnifique instinct de son métier… » Et ce détail : « Il exigeait dans les gros plan qu’un petit projecteur éclaire ses yeux pour qu’ils soient bien clairs… »

Fresnay l’aristocrate

Françoise Giroud trouvait drôle de le voir en face de Fresnay – «fermé, très protestant, plutôt distant contrairement à Gabin qui tutoyait tout le monde…»

Leur face à face avait pour but de montrer le contraste entre deux mondes. Celui du capitaine de Boëldieu et celui du lieutenant Maréchal: «Mais enfin vous ne pouvez rien faire comme tout le monde, reproche celui-ci à celui-là. Y’a 18 mois qu’on est ensemble et on se dit encore vous !» Réponse de l’aristocrate : «Je dis vous à ma mère et vous à ma femme.»

Los Angeles

Après le tournage à Epinay, l’équipe s’est séparée. Dans Portraits du Tout Paris , Françoise Giroud raconte que le film terminé, il fut projeté en petit comité et «accueilli… dans la consternation générale» !

Renoir, lui, n’avait aucune inquiétude et l’on sait, poursuit Giroud, «la carrière que fit ce film où tout le monde avait mis son grain de sel et qui était pourtant si profondément le film d’un homme.»

Cet homme, Françoise Giroud le reverra «40 ans plus tard», chez lui, à Los Angeles où l’ancienne script-girl devenue ministre de la culture de Valéry Giscard d’Estaing viendra lui remettre la rosette de la légion d’honneur…

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