Quand Henry de Montherlant évoque la vérité et le mensonge

Dans ses Carnets, Montherlant parle souvent de la vérité, qu'il juge sage de ne point dévoiler sous peine de récolter un paquet d'embarras et de tracas...

Le mot vérité ayant plusieurs sens, il convient d’indiquer d’emblée que celui qu’évoque Montherlant (1895-1972) dans ses Carnets doit être pris dans son acception courante: «Connaissance conforme au réel ; son expression ; les faits qui lui correspondent en tant qu’ils sont exprimés, connus ou à connaître (par opposition à erreur, ignorance ou à invention, mensonge).

Merci Petit Robert !

Jésus Christ

Pourquoi cette précision ? Pour qu’on ne confonde point cette vérité avec celle qui, pour les chrétiens, mérite un V majuscule ; celle que Jésus a définie en… se définissant lui-même : «Je suis la Voie, la Vérité, la Vie !»

Cette Vérité considérée comme un principe, Montherlant la refuse; pour lui, «l’univers n’ayant aucun sens, il est parfait qu’on lui donne tantôt l’un et tantôt l’autre...»

Tout le monde a raison !

En bon apôtre du totalisme (« il n’est rien qu’il ne faille faire tourner et regarder successivement sous tous ses angles»), il explique que la Vérité, c’est de «regarder tous les côtés» des choses pour constater que «tout est vrai», que «tout le monde a raison», etc.

Une femme lui écrit: « On a besoin, pour comprendre n’importe quelle vérité, de chatoiements contraires. Certains revirements de la pensée et de la volonté marquent la stabilité, l’équilibre, comme dans une chaloupe il faut virer de bord pour garder la même ligne. »

Lao-Tseu, Cervantes…

Pour souligner ce totalisme – relativisme, diront certains- il cite Elie Faure, La Sainte Face , page 60 : «Ceux qui ont dit la vérité : Lao-Tseu, Héraclite, Michel-Ange, Montaigne, Cervantes, Spinoza, Stendhal, Dostoïevsky et Shakespeare. – Pascal, Kant, Schopenhauer, Voltaire, Tolstoï ont menti.»

Sa conclusion?: «Chacun peut refaire à sa mode cette double liste.»

La télécommande

Mais revenons à la vérité du Petit Robert …Enfin à celle qu’on trouve sous la plume de Montherlant et que les enfants doivent dire à leurs parents quand ces derniers leur demandent qui a cassé la télécommande de la télévision…

Cette vérité, Montherlant pense qu’elle doit rester secrète : «Si ta bouche contient une vérité, garde ta bouche close.» (proverbe persan) ; «Ni un mensonge ne vaut d’être fait, ni une vérité d’être dite.» (proverbe marocain)

«Toute la sagesse, dans les siècles des siècles, écrit-il, nous enseigne qu’il faut taire la vérité.» Et de s’étendre sur le sujet : «Il est non seulement des plus dangereux, pour soi, de dire aux hommes la vérité sur ce qu’ils sont, sur ce que sont les problèmes et les causes pour lesquels ils s’agitent, sur ce que valent leurs actions, sur ce qu’est la destinée, sur ce qu’est "l’ordre" de ce monde (…) mais cela est aussi des plus inutile pour eux.»

Certitudes et explications

Inutile : «Les gens se fichent que mon antique soit fausse comme ils se fichaient que Tosltoï fût hypocrite. Cela leur fait le même effet que le vrai !»

Inutile: Montherlant pense que «les hommes n’ont pas besoin de vérité, mais de "certitudes" et d’explications». «Ils disent qu’ils cherchent un sens à la vie, et ils ne cherchent qu’un but, c’est à dire une façon de tuer le temps.»

D’où ce double conseil: «Laissons-leur le mensonge où ils veulent vivre. Contentons-nous, par respect pour nous-même, de n’y rien ajouter.»

Le mensonge

A propos du mensonge, Montherlant écrit qu’«un chien qui aboie vaut mieux qu’un homme qui ment». Il n’écrit pas cela pour l’homme qui ment dans sa vie privée (dans ce cas mentir est «nécessaire et parfois salutaire»), il le dit pour «l’homme qui ment au peuple ; l’homme politique, l’écrivain "à messages", le général, etc. »

Et d’habiller ces derniers pour l’hiver: «Tous les hommes publics, à peu près, sont des hommes-mensonges. De là le désir infini qu’on a de ne pas les fréquenter !»

Des jugements objectifs

Et l’écrivain, lui, doit-il dire la vérité ? Oui, bien sûr ! Mais il prend le risque d’être mal vu, pris pour un autre…«"Vous dites du mal des femmes.., de tel auteur… ; que vous ont-ils donc fait ?"

Cette basse tournure d’esprit, poursuit Montherlant. Il leur est impossible d’imaginer qu’il existe des jugements objectifs (…) Et il n’y a rien à répondre à ces gens, car les raisons qu’on leur donnerait seraient de la même qualité qui précisément leur échappe dans l’objet de leur méprise.»

A la parfin vérité vainc

C’est beau, c’est fin et cela rejoint une devise familiale de Montherlant (celle de ses «grands-oncles de Gourcuff ») : A la parfin (enfin), vérité vainc .

Il l’a découverte dans un dictionnaire historique et tient à préciser: «Mais une coquille, ou peut-être un prote philosophe, avait changé le c final en un e. A la parfin, vérité vaine : on rêve là-dessus.»

Oui, on rêve qu'il s'agisse bien de vainc ...

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