Quand la misère fait rire, Un Drôle de Paroissien, avec Bourvil

Dans ce film sorti en 1963, Jean-Pierre Mocky démontre que la misère peut susciter le rire quand elle est vécue par des aristocrates dignes de ce nom...

La misère peut-elle faire sourire ? Les cinq premières minutes d’ Un Drôle de paroissien permettent de répondre «oui, beaucoup !» grâce au talent de Jean-Pierre Mocky et à celui des acteurs choisis pour incarner une famille noble menacée de se retrouver à l’Armée du Salut si elle ne trouve pas – dans les trois jours - de quoi payer le terme de son loyer…

Les Grandes Familles

Le film s’ouvre à la fin de la messe dominicale à laquelle assistent quatre Lachesnaye qu’on croit tout droit sortis du film Les Grandes Familles de Denys de La Patellière tant ils ont fière allure bien que Georges (Bourvil), avec sa raie au milieu qui fleure bon le XIXe siècle, ait l’air d’un benêt…

Toutefois quand ces gens «comme il faut» passent l’un après l’autre devant le tronc situé près de la sortie, le spectateur se pose des questions car la pièce que ledit Georges souhaite y introduire tombe… dans la main de son père (Jean Yonnel) qui la refile à sa bru (Solange Certain), qui la refile à Tante Claire (Denise Péronne) qui… la remet dans son sac !

Choux farcis, mon fils ?

Des radins, peut-être ? Des radins sûrement ! se dit le spectateur quand il les voit entrer dans un superbe immeuble de la place des Vosges où chacun commente le fumet qui s’échappe de la cuisine du concierge: «Choux farcis, mon fils !» «Perdrix aux choux, mon père !»

Mais leur entrée dans l’appartement ne permet aucun doute: accueillis par la jeune Françoise (Véronique Nordey) les Lachesnaye sont fauchés comme les blés: «Alors, le Bon Dieu vous a refilé un pâté en croûte ?»

Gagner mon beefsteak

Ladite Françoise revient de chez l’épicier, qui lui a présenté la note… «Ah, le goujat ! », s’offusque Tante Claire, qui lui demande où elle repart: « Faire le trottoir pour gagner mon Beefsteak! »

Horrifiée, Tante Claire regarde son frère, impassible: «Ventre affamé n’a pas d’oreille» ! dit-il avant de s’asseoir dans son fauteuil pour constater que la cheminée des voisins n’est point allumée…

Camembert et pinard

Puis la tante part chez une copine, la femme de Georges chez ses parents crémiers et Georges chez les bons pères où il fut élève gamin…

Objectif commun : manger à sa faim ! Ce que le père fait lui aussi en sortant de sa poche un camembert et une bouteille de rouge, exactement comme le ferait un clochard…

Des scènes de ce genre, qui trahissent la misère, Mocky les multiplie jusqu’à ce que le tiroir-caisse se remplisse grâce au moyen que Georges a mis sur pied après un message du ciel : piller les troncs d’église…

Gérard Jugnot

Habituellement, la misère ne fait guère sourire au cinéma. Tant chez Vittorio de Sica ( Le Voleur de bicyclettes ) que chez Gérard Jugnot ( Une époque formidable ), quand une famille se retrouve dans la dèche, le spectateur est saisi d’effroi : le drame qu’on lui présente, il peut le vivre demain…

Mais là on rit et pour moult raisons…

La première c’est que la gêne endurée par cette famille ne lui fait pas perdre ses nerfs, même quand le courrier de l’huissier pourrait leur donner une crise cardiaque: «C’est la fin, plus rien à vendre, plus rien à manger, dit Georges après lecture de la lettre de l’huissier. - Et bientôt plus de toit !», lance, royal, son cher Père.

La question sociale

Pas de ressentiment à l’égard des riches non plus… Chez Bourvil et les siens, la question sociale n’a pas plus d’importance que l’argent, qui sert seulement à payer les factures…

Noblesse oblige , la maison Lechesnaye - dans la paresse depuis quatre générations - illustre à merveille la formule qui coûta le retour au pouvoir des légitimistes en 1873 après le refus du drapeau tricolore par « Henri V »: «Ma personne n’est rien, mon principe est tout.»

Le refus du travail

En l’occurrence le principe, c’est le refus du travail, autre raison qui permet de rire de bon cœur car avec pareille philosophie, la famille est condamnée à la misère…

Enfin, une dernière raison permet de sourire de cette dernière : l’humour avec lequel ces déshérités s’expriment, l’esprit dont ils témoignent en toute circonstance !

Jean Poiret

Humour qui se poursuit quand l’aisance est de nouveau au rendez-vous et que la famille, se souvenant de l’origine de ses revenus (le tronc des églises de Paris), achète des actions que Bourvil qualifie de «bien pensantes » devant son ami Raoul (Jean Poiret): «Saint-Gobain, les glaces, Saint-Louis, le sucre…»

Et Poiret d’ajouter, hilare: «Saint-Marc, la lessive et… Ceinturon, les cuirs !»

Sur le même sujet