Menuisier, un métier qui traverse le temps et force le respect

Menuisier, charpentier, ébéniste, quelles sont les limites de la menuiserie ? Métier d'antan et d'avenir, le travail du bois reste symbole de bel ouvrage.
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La menuiserie s’est longtemps confondue à la charpenterie, tout en restant intimement associée aux métiers du bois. Le charpentier de la haute antiquité assemblait les bois pour la construction de charpente, de bateaux, de portes ou de mobilier. Les plus célèbres d’entre eux sont sans conteste ceux que cite la bible : Noé, et bien plus tard Joseph, père de Jésus de Nazareth. Un métier qui s’ancre au plus profond de l’histoire et qui trouve toujours autant de légitimité de nos jours, c’est rare, d’autant que son avenir s’ouvre sur de très beaux jours (*).

Artisan menuisier, travailler de son mieux pour le bien être des autres

Si cela pourrait prêter à sourire aujourd’hui tant la valeur fondamentale du travail est quelque peu chahutée, jusqu’à très récemment et durant des siècles, voire des millénaires, être charpentier (et donc menuisier) traduisait tout à la fois une habileté manuelle et une attitude de véritable conscience sociale : « je fais du bel ouvrage pour le bien-être d’autrui » ! Aussi vrai au Moyen-Orient, au Japon que dans la vieille Europe, notamment, ce n’était pas un principe exclusif du menuisier, car le forgeron-ferronnier ou le tapissier, comme tant d’autres métiers, en faisait leur premier devoir également. Mais aucun corps de métier n’a connu aussi longtemps une telle importance que celui du charpentier-menuisier, avec une telle constance, d’où, peut-être, une valeur encore plus forte de cette obligation à la fois spirituelle et matérielle.

Il faut constater que, à légal de l’homme de la terre qui nourrit les autres, l’homme du bois les abrite et en ce sens occupe une fonction tout aussi vitale pour autrui que pour le développement des sociétés. Tout cela serait peut-être de l’histoire, si ce n’était que le bois revient en force, redonnant à nouveau cette valeur profonde à la menuiserie.

Menuisier, un métier en perpétuelle adaptation

Peu de professions se sont autant adaptées aux profonds changements de modes de vie et de travail que celui de la menuiserie. Codifié en Égypte ou furent fondées les bases du métier de charpentier dans l’antiquité, le métier de charpentier évolue vers la charpenterie de grande cognée (la charpente à proprement parler) et la charpenterie de petite cognée (la fabrication de coffres, panneaux de boiserie, ou bancs par exemple). Progressivement, les spécialités s’affirment de plus en plus et jusqu’au Moyen Âge ou de nombreuses techniques se développent imposant chacune un outillage de plus en plus spécifique. C’est à cette époque qu’apparaît le menuisier en ébène et bois précieux, devenu depuis l’ébéniste. Au XIVe siècle, la menuiserie se sépare définitivement de la charpenterie, par un arrêt royal, même si la limite reste encore parfois floue sur certains ouvrages. Ainsi, l'escaliéteur sur bois, constructeur spécialisé en escaliers, peut être un menuisier bien que professionnellement on classe cette artisanat dans la charpenterie spécialisée.

Mais si l’on croyait ensuite avoir une définition enfin plus claire des domaines d’ouvrages couverts par le menuisier, c’était sans compter sur l’apparition de nouveaux usages du bois et surtout de nouveaux matériaux. Resté longtemps spécialiste des portes, fenêtres, étagères, placard, boiseries, encadrements… il fut un des métiers valorisés par le compagnonnage, cette branche du mouvement ouvrier français célèbre pour son Tour de France. Mais la révolution industrielle notamment et les nombreuses et nouvelles avancées en matière de nouveaux matériaux ont profondément bousculé les pratiques séculaires et les secrets du métier. La menuiserie est devenue industrielle, et pouvait laisser présager de la disparition de l’artisan.

Et le menuisier, à l’image si fortement liée au bois, est devenu (Oh, sacrilège ! dans la seconde moitié du XXe siècle) celui qui travaille le PVC, l’aluminium, les matériaux composites…

Le menuisier devient à nouveau professionnel polyvalent

Ironie de l’histoire, s’il a fallu des siècles pour arriver progressivement à distinguer puis clarifier le métier de menuisier, il n’en aura fallu que moins d’un demi pour replonger la profession dans ce qu’elle fut à ses origines : un métier polyvalent. Mais rien de « rétrograde » dans cela, bien au contraire !

Pas un artisan menuisier aujourd’hui n’affiche la même définition de son métier. Celui-ci explique qu’il pose des fenêtres, des portes, des stores et des portails. Celui-là indique qu’il est spécialiste de l'aménagement intérieur : logements, magasins et bureaux. Un autre réalise des placards, des parquets, des escaliers, à moins qu’il s’agisse de ce dernier qui est spécialisé dans les extensions, la charpente, les solivages, les terrasses, les parquets, la décoration intérieure... Même les établissements de formation « mélangent » les compétences pour les rendre complémentaires. Réaction à l’industrie, le métier d’artisan s’est adapté, et comme « le bien s’exprimer » n’est plus une obligation culturelle, le glissement sémantique se fait naturellement vers une signification un peu fourre-tout d’un point de vue compétences. Il est amusant de noter que le charpentier, mot fourre-tout de l’antiquité qui incluait le menuisier, s’incline au XXIe siècle face au menuisier, mot fourre-tout qui inclut le charpentier.

Mais le côté positif de la revanche, s’il en est une, vient de la construction des nouveaux habitats. Le bois est de retour, en force, comme les maisons en ossature bois qui connaissent un engouement bien justifié. Non le béton, le plastique et l’acier n’ont pas vaincu le bois. Plus fort encore, ce dernier, exactement comme au Moyen Âge, reste emprunt d'une intense charge symbolique : une matière vivante à l’image très positive, réputée saine, et symbole de nature.

Noé, comme Joseph, serait certainement ravis de notre siècle nouveau ; car si l’art des assemblages de bois de leur époque implique une parfaite maîtrise du geste longue à acquérir, nul doute que la beauté des nouvelles constructions et l’ingéniosité des assemblages actuels sauraient les émerveiller. Ne sont elles pas d’ailleurs un juste clin d’œil à cette histoire qui leur permet d’exister aujourd’hui ?

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(*) À partir notamment des informations de la Chambre des Professionnels du Bois et du portail ebenistes.fr

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