Oradour, de la colère à la mémoire… et l'œuvre du temps !

Oradour-sur-Glane, village martyr où bourreaux et victimes étaient tous des humains: de la haine au souvenir, les années changent le regard des hommes.

L’atrocité du massacre qui s’est déroulé dans la Vienne le 10 juin 1944, est incontestable: tout un village fut anéanti et 642 personnes furent tuées en quelques heures, la plupart suppliciées dans des conditions épouvantables, par des soldats de la 2eSS-Panzer-Division "Das Reich" . Ce crime horrible a été commis des êtres humains dans un contexte de guerre.

" La guerre ne peut pas être humanisée, elle ne peut être qu’abolie. " Albert Einstein, physicien (1879-1955)

Bien que né dans les années 50, un homme porte son regard sur ce Monument Historique du Limousin et la tragédie qui s’y est déroulée en s’y rendant 20, 40 puis 60 ans après les événements.


Oradour années 1960-1970, regard d’un adolescent :

  • silence et solitude

L’élève d’un lycée de Corrèze se rend à Oradour-sur-Glane, dans le cadre des cours d’Histoire de France, pour s’interroger sur la notion de "crime contre l’humanité".

L’arrivée sur les lieux se fait directement par l’entrée sud du village, la D9 qui traversait le village, l’ancienne rue principale d’Oradour. Dès l’entrée, l’atmosphère se fait pesante, malgré des arbres verts et quelques chants d’oiseaux. L’adolescent sait qu’il entre là où les Waffen SS ont exterminé les Radounaux (gentilés de la commune).

Quelques pas, et le silence s’impose de fait. Pas âme qui vive. Place de l’église, malgré 20 ans passés depuis le massacre, l’horreur est omniprésente: pans de murs et poutres effondrées noircis par les flammes, débris de toitures et pierres jonchant encore certaines rues et cours, arbres porteurs toujours des traces de feu…

La friche envahit les jardins.

  • un sentiment d’horreur

Au cimetière, la volonté d'afficher un deuil continu est visible. " Presque deux générations furent élevées dans le culte du souvenir,  (les familles) allant une fois par semaine au cimetière afin d'entretenir la mémoire du 10 juin 1944. "

L’arrivée des SS agissant dans le calme et faisant regrouper par le garde champêtre la population qui s'exécute presque sans broncher, se devine en regardant ces objets laissés là, le temps d’un instant, comme si le film de la vie devait reprendre: la scie à ruban du menuisier, la voiture du docteur Desourteaux devant la quincaillerie, les machines à coudre des femmes, la pompe à essence de monsieur Mercier (un nom qui interpelle l’élève du même nom!)…

Ce spectacle est insoutenable pour l’adolescent! Trop d’indices, trop de silences, et l’omniprésence d’un quotidien arrêté d’un coup, partout, un film qui ne reprend pas! Puissamment résonne en lui le témoignage de Jeanine et Aimé Rénaud: " Nous, le seul couple sorti vivant de cet enfer (…) entre les balles et le feu, blottis comme dans un trou de souris sans bouger et respirant l'air de chair brulée et de maisons en feu, nous avons vu tout brûler et entendu les cris d'horreur dans l'église. "

Le calme des premiers instants s’était mué en déchaînement de violence et de barbarie, engendrant un sentiment d’horreur.


Oradour années 1980-1990, incompréhension d’un adulte :

  • des ruines un peu moins sinistres

Vingt ans après l’adolescent est devenu adulte. Traumatisme et colère sont devenus incompréhension. Le crime de guerre et la cité martyre hantent ses pensées sur la folie des hommes.

Le retour sur ce lieu tragique s’impose. L’accès au village est le même, l’ambiance toujours poignante; mais le village est moins sinistre. Les traces des flammes ont disparu, les rues sont propres et entretenues. Au cimetière, le deuil continu semble avoir disparu, pratique devenue peut-être trop pesante. Seuls les panneaux et les plaques vieillis imposent au visiteur une conduite : "SILENCE", "Souviens-toi", "Recueillez-vous", "Vous qui passez soyez recueillis"…

  • des massacres difficiles à comprendre

L’adulte sait qu'Oradour est un symbole parce que seuls y furent exterminés des civils, évènement paroxysmique d’un épisode où rien qu’en France, selon Paul Mons (1), plusieurs centaines d’autres personnes furent exécutées, massacrées:

  • 115 au moins le 8 juin dans des villages de Charente-Maritime, Dordogne et Lot,
  • 370 au moins le 9 juin dans l’Indre et en Corrèze ( Tulle ),
  • avec Oradour, plus de 1100 personnes en 3 jours, et d’autres massacres ensuite, comme à Mouleydier le 21 juin 1944 .

Mais avoir l’âge qu’avaient les soldats de la division SS interroge: "S uis-je capable de tels actes ? Non. Alors pourquoi des humains agissent ainsi contre d’autres humains ? La vraie question est certainement: Quel contexte, quel conditionnement pourrait m’amener à commettre des actes aussi barbares ? "

La réponse est-elle concevable pour un citoyen du XXe siècle, né dans un pays en paix. Comment imaginer l’état psychologique des hommes de la division «Das Reich» à cette époque, division composée de volontaires de la Waffen-SS et de Volksdeutsche.


Oradour années 2000-2010, la pensée d’un senior

L’accès au village martyr a bien changé. Grands parking près du nouveau village fleuri, grande esplanade, accès par le Centre de la Mémoire inauguré en 1999. L’entrée dans le site se fait par l'ancienne route de Saint-Junien, à l’ouest. Si les 120 maisons et l'église où furent tués les femmes et les enfants du village sont entretenues dans leur état de ruines , l’horreur a disparu et les traces d’une discrète et nécessaire restauration sont perceptibles.

Gravats et graviers ont laissé place aux pelouses entretenues. Dans la rue principale, des familles se promènent avec des enfants qui rient. Des adolescentes marchent les yeux rivés sur leur smartphone, pianotant quelque SMS.

C’est choquant ?

L'homme devenu sénior ne sait pas. Mais ça le perturbe quand même. Ce sera sa dernière visite, nécessairement. Il ne reviendra pas. Pas envie de voir ici un jour déambuler des gens venus là pour passer le temps. Pas certain que cela se produise, mais quand même !

Il sait pourtant que le temps fait inexorablement son œuvre et que, finalement, ces jeunes parents, ces jeunes enfants, nés bien après ces drames, visitent ce lieu comme on visite un musée, pour voir et peut-être comprendre. Il sait qu'un ado peut ne pas vraiment s'intéresser à ces choses là. Sans affirmer que telle présence, ici, même apparemment indifférente, ne laissera pas une trace ! Mais en tout cas... fini le silence !

Pourtant, d'une certaine manière, peut-on douter que les Radounaux seraient heureux d’entendre des enfants rires devant leur maison ?

Nonviolence doesn't always work — but violence never does ” Micheels Madge-Cyrus, A Catalogue of Quotations and other books – 2010

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(1)  Afin que nul n'oublie, en France la division Das Reich fit la guerre aux civils , Paul Mons, Editions Ecritures, 2004

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