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JÉRÔME HUET

Publié dans : Les articles Culture de Jérôme Huet

"The Master", Paul Thomas Anderson.

Avec le thème de l'emprise mentale en toile de fond, le sixième long métrage du cinéaste américain est surtout prétexte à un grand numéro d'acteurs.

Autodidacte

Réalisateur autodidacte et précoce ayant décidé très tôt de devenir cinéaste, Paul Thomas Anderson fait ses premières armes comme assistant de production sur des téléfilms et jeux télé.

Remarqué via l'un de ses courts-métrages au festival de Sundance en 1993, Anderson fera partie, aux côtés de Spike Jonze, Steven Soderbergh ou Quentin Tarantino, de cette nouvelle génération de réalisateurs s'étant formés sur le tas et ayant renouvelé les canons esthétiques du genre cinématographique, en accordant par exemple une place à part au son et aux bandes musicales.

Très inspiré de Robert Altman et de Martin Scorcese, "Boogie Nights" sort en 1997; relatant de façon assez bluffante l'hédonisme californien de la fin des années 1970 comme le crépuscule de l'utopie communautaire à l'aube des années Reagan.

Contrôle artistique

Le succès encourageant de "Boogie Nights" permet à Anderson d'obtenir un contrôle artistique important dans ses réalisations suivantes, chose de plus en plus rare dans l'industrie hollywoodienne: film choral au ton désabusé ("Magnolia", 1999), comédie romantique décalée ("Punch Drunk Love", 2002) ou film à gros budget traité de façon quasi documentaire ("There Will Be Blood", 2007), les réalisations signées Anderson ne laissent jamais indifférent et imposent les thématiques qui lui sont chères, comme les relations familiales et communautaires tendues avec les névroses et frustrations en résultant.

Vétéran paumé

Dans "The Master", Freddie (Joaquin Phoenix) est un vétéran paumé de la seconde guerre ayant servi dans le Pacifique.

Brisé et harassé par la guerre comme par le système militaire, il revient en Californie totalement largué: inculte, violent et alcoolique, il subsiste comme il le peut comme portraitiste et en distillant son propre alcool, mais surtout en tentant de contenir tant bien que mal la violence qu'il porte en lui.

Après une cuite de trop ayant dégénéré, Freddie échoue sur un yacht de croisière sur lequel se trouve un certain Lancaster Dodd (Philip Seymour Hoffman): surnommé "Le Maître" par sa cour, ce charismatique personnage va immédiatement mettre Freddie sous sa coupe...

La Cause

A partir de ce moment, Freddie va devenir un membre actif de La Cause, le mouvement pseudo spirituel dont Dodd est à la tête, en devenant quelque chose comme un croisement entre son cobaye et son homme de main pour les basses besognes: c'est de la fascination/répulsion respectives entre les deux hommes que le film tire son attrait et en donne les meilleures scènes, comme celles des séances de psychanalyse de supermarché exercées par Dodd sur un Freddie fragile et en mal de repères.

C'est justement de là que naît la frustration et la déception du film: là où on était en droit d'attendre une charge au canon contre les bonimenteurs de toute part exploitant sans vergogne la faiblesse et la crédulité, "The Master" se contente de petites piques, certes efficaces, mais pas à la hauteur de l'ambition affichée par le sujet traité.

Déception

Mais le vrai problème du film réside dans son inégalité: entre scènes brillantes (cf. le pétage de plombs de Freddie lors d'une séance photo face à un client qu'il finit par agresser physiquement) et d'autres totalement vaines et auteurisantes (la confrontation finale en huit clos entre Dodd et Freddie, limite ridicule), sans compter les seconds rôles totalement sous exploités (mention spéciale à Laura dern, pourtant excellente actrice), "The Master" est bien au final ce qu'on peut appeller une déception; sa force et sa faiblesse résidant dans le jeu des deux acteurs principaux.

Actor Studio

A l'instar de l'auteur de ces lignes, beaucoup de cinéastes feront certainement la virée en salle obscure pour la confrontation annoncée entre Philip Seymour Hoffman et Joaquin Phoenix, très probablement les deux meilleurs acteurs de leur génération.

Du strict point de vue du jeu, c'est peu de dire que la rencontre tient ses promesses, loin d'un simple effet d'annonce façon "Heat" qui proposait De Niro et Pacino en caricatures d'eux-mêmes.

Une fois de plus, la méthode Actor Studio, jamais égalée, démontre son efficacité: si Hoffman, en gourou cabotin et mégalo, est d'un bout à l'autre excellent, parvenant à irriter ou amuser selon les situations, c'est surtout la prestation de Joaquin Phoenix qui tient le haut du pavé: sa composition en anti-héros complexe et torturé, parvenant plus d'une fois à mettre mal à l'aise, est tout simplement géniale; du niveau d'un Sean Penn ou d'un Marlon Brando période Elia Kazan.

Mais c'est justement là où en veut à Anderson: il accorde tellement de place aux deux acteurs principaux qu'il en oublie de tisser l'histoire compacte et passionnante qu'on attendait de lui, ou tout simplement une intrigue convenable.

Le premier grand film de 2013 n'est pas encore sorti, mais a bien failli voir le jour...

À propos de l'auteur

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JÉRÔME HUET

Formateur en Anglais et Français Langue Etrangère, j'enseigne
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