Jean-Luc Mélenchon: le troisième homme?

A deux semaines du premier tour, le candidat du Front de Gauche continue sa percée dans les sondages. Retour sur un parcours atypique.
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Figure tutélaire

François Hollande l'affirme depuis des semaines: "Jean-Luc Mélenchon est un problème de premier tour, pas de second tour" . Est-ce aussi simple? La mécanique apparemment bien huilée selon laquelle Mélenchon pique des voix à Hollande qui en pique à Bayrou en assurant un report des voix quasi-automatique du premier vers le second lors d'un duel (trop?) prévu face à Nicolas Sarkozy est-elle assurée?

Le PS ne sous-estime-t-il pas la ferveur populaire qui semble accompagner la montée dans les sondages du plus talentueux candidat que la gauche ait connu depuis François Mitterrrand, par ailleurs figure tutélaire du candidat du Front de Gauche?

Orateur de la trempe d'un Le Pen ou d'un Cohn-Bendit, charismatique, Mélenchon pèsera de toute façon lourd pendant et surtout après la Présidentielle.

Retour sur le parcours d'un enfant terrible de la politique française.

Leader

Né à Tanger en 1951, issu de la classe moyenne, le jeune Mélenchon, une fois débarqué à Elboeuf, connait ses premiers pas de tribun et de leader politique à l'âge de 17 ans lors des évènements de mai 1968 où, déjà, sa verve et son goût de la rhétorique comme du débat le font naurellement basculer du côté du syndicat étudiant de l'UNEF dont il devient une figure de proue locale.

En parallèle à ses études de philosophie, il pige pour la presse régionale et se professionnalise dans le domaine politique, au point de devenir à partir de 1983 Secrétaire de la fédération départementale de l'Essonne et conseiller municipal de Massy.

Adoubé par le Président Mitterrand, qu'il adore et dont il respecte plus que tout la culture comme probablement, de façon moins affirmée, le génie du stratègique et l'art du double jeu, Mélenchon devient en 1986, à 35 ans, le plus jeune Sénateur de l'époque.

Aile gauche

Reprèsentant de l'aile gauche du PS aux côtés de Julien Dray, avec qui il se brouillera à la fin des années 1990, Mélenchon profite du remaniement de l'équipe gouvernementale de Lionel Jospin en mars 2000 pour devenir Ministre délégué à l'enseignement professionnel sous la tutelle de Jack Lang: de tempéraments radicalements opposés, tant au niveau de la culture politique que de la personnalité, les deux hommes apprennent à s'apprécier et à travailler ensemble.

Malgré cela, Mélenchon ne fera jamais vraiment partie de la "famille" du PS, et ne se sentira en tout cas pas suffisamment mis en valeur à son goût: les relations tendues avec François Hollande, à lui préféré en 1997 pour le poste de Premier Secrètaire du parti, sont à cet égard assez significatives.

Mais c'est bien sûr la campagne tonitruante de Mélenchon en 2005 en faveur du "non" au projet de traité de constitution européenne aux côtés des cadors de l'extrême gauche qui finira par totalement le marginaliser au sein du PS et lui fera claquer la porte.

Succès tactique

En disciple habile de Mitterrand, Mélenchon a su attendre son heure: capitalisant sur son image de rebelle du PS et sur son succès tactique, capitalisés en 2005, il se fera plus que discret lors de la Présidentielle de 2007 en sachant que c'est a prochaine échéance électorale qui pourrait lui être favorable.

Aussi quitte-t-il le PS en 2008 suite au calamiteux congrès de Reims pour fonder le Parti de Gauche: choix politique audacieux ou opportunisme de bas étage savamment calculé? Toujours est-il que la création de ce nouveau parti, véritable OPA sur l'extrême gauche française en général et un PC en pleine déconfiture en particulier , tombe pile au bon moment pour fédérer les déçus d'un PS jugé trop tiède d'un côté, et les orphelins d'un NPA et d'un PC n'étant plus que l'ombre d'eux-mêmes de l'autre.

Le bagout de Mélenchon ainsi que sa présence oratoire très réelle, alliés à des petits coups médiatiques très calculés, comme les fréquentes attaques verbales contre "l'élite" et les journalistes, feront le reste.

Troisième homme

Aussi, lorsque Mélenchon met le turbo début 2012 sur la Présidentielle, son audace et ses coups de gueule, sa dénonciation d'une Europe ultralibérale et son goût du bon mot (voir sa saillie contre la "semi-démente" Marine Le Pen) font encore plus resurgir en creux la très mauvaise campagne de François Hollande qui, face au tonitruant patron du Parti de Gauche, semble gérer son avance dans les sondages face à Nicolas Sarkozy comme un rentier gérant son magot.

Courant mars, Mélenchon est donné favori pour la place de troisième homme, devançant régulièrement le FN et le MODEM dans cette optique. La comparaison avec 1981 est troublante: Mélenchon en moderne Marchais, gouaille et coups de gueule compris, s'apprêterait à faire gagner le candidat PS face à un Président sortant très impopulaire. Sauf qu'en cas de victoire de Hollande, celui-ci aura bien du mal à gérer un Mélanchon fort de son succès et qui s'avérera donc un allié bien encombrant, ne serait-ce qu'en terme de ligne politique, et beaucoup moins docile qu'un Marchais face à Mitterrand...

Contradictions

A ce stade de la campagne, comment ne pas pointer les contradictions d'un candidat jusque-là cantonné au rôle de trublion et devant qui on fait désormais soit la danse du ventre, soit qui est décrit comme un Hugo Chavez en puissance, et dont le programme économique serait estimé à 100 milliards de finances publiques pour des mesures phare comme la retraite à 60 ans pour tous et la création d'un pôle d'énergie 100% public ?

Quelle crédibilité accorder à un homme, Sénateur pendant 25 ans et pilier du système, se découvrant révolutionnaire la cinquantaine venant alors qu'il a occupé des responsabilités gouvernementales de premier plan?

Comment rester crédible en pourfandant l'ultralibéralisme alors qu'on a été le Ministre muet et serviable du gouvernement Jospin ouvrant le capital à la concurrence de La Poste et d'Air France?

Sur ces questions précises, comme sur sa ligne politique à venir, il faudra encore que le candidat du "bruit et de la fureur" fasse jouer ses incontestables talents de débatteur.

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