Les incontournables de la vidéothèque 1 : "Dracula" de Coppola

Alors que le 7ème art explose, détour dans la collection des films à posséder absolument et on commence par le meilleur des films de vampires classiques.

A l'heure du vampire revival international actuel, on ne sait plus où donner de la tête : films, séries, littérature, le renouveau du mythe ancestral ne cesse de voir son tsunami s'accentuer et sa vague nous submerger. Le vampire est désormais tendance, sexy, lisse et désespérément aseptisé (à de rares exceptions près); on peut donc dire que le vampire tel que le concevait l'ancien temps est révolu au profit de l'image, plus marketing, d'une jeune personne au charme purement physique.

Alors que le cinéma ne cesse de revisiter le mythe du buveur de sang, l'unique élu de nos coeurs dans la saga des films de vampires, de la section qualifiée de "classique", reste et demeure le fabuleux "Dracula" de Francis Ford Coppola, sorti en 1992 et à jamais resté dans les mémoires. Retour sur une oeuvre magistrale.

On ne présente plus Francis Ford Coppola, le maître de la réalisation, de la production, l'un des plus grands noms du cinéma depuis quarante ans et dont on ne compte plus les chefs-d'oeuvre. Mais son "Dracula" nous démontre à quel point le vrai génie ne connait pas de limite dans les genres, les projets ou la perfection.

L'adaptation

Tout le monde connait le roman de Bram Stocker écrit à la fin du 19ème siècle, livre devenu une quasi bible en matière de suceur de sang, puisqu'il fut le premier à romancer et développer le mythe de ce qui est l'origine du vampire moderne. Francis Ford Coppola fut le premier à en réaliser une digne et fidèle adaptation, titrant d'ailleurs son oeuvre originale : "Bram Stocker's Dracula".

L'histoire raconte le triste sort de Vlad Dracul (dit Vlad l'empaleur), un prince roumain qui, à son retour de la guerre contre l'armée Turque, apprend que sa bien-aimée, Elisabetha, s'est suicidée en le croyant mort au combat, se sanctionnant ainsi de damnation. Dracul blasphème alors gravement contre Dieu, pour qui il avait pris les armes et se retrouve maudit, condamné à une errance éternelle avec comme faix et punition, l'obligation de se nourrir de sang humain pour survivre.

Quatre siècles plus tard, le jeune Jonathan Harker est envoyé en Transylvanie afin de vendre un château à la demande de son propriétaire, un certain Comte Dracula, qui désire émigrer à Londres. Hébergé par ce dernier afin de conclure la transaction, il se retrouve confronté à d'étranges phénomènes, sans compter le comportement plus que suspect de son hôte aux allures de vieillard centenaire. Alors qu'il se retrouve pris au piège avec des forces démoniaques qui le dépassent, sa propre fiancée, Mina, l'attend en Angleterre, loin de se douter du destin qui plane au-dessus d'eux et de leurs amis...

Qui est Dracula et quel dessein entretient-il réellement? Y'a-t-il un rapport avec le fait que Mina semble être l'exact portrait d'Elisabetha? Quel destin les lie tous ensemble en un même canevas tissé à travers quatre siècles d'histoire?

La perfection du genre

Servi par des acteurs plus ou moins confirmés, mais tous au summum de leur art, le casting est en parfaite cohésion avec les choix du réalisateur : Gary Oldman oscille entre charme hypnotisant et terreur primale, vieillard inquiétant et jeune homme séduisant, Anthony Hopkins endosse l'attitude magistrale de Van Helsing, Keanu Reeves est idéal en gentleman bousculé par les évènements et Winona Ryder superbe en jeune femme fragile et déchirée face à la fatalité. On apprécie également les seconds rôles avec notamment Tom Waits, fabuleux moteur de malaise, qui joue un malade mental terré au fond des geôles de l'asile et Monica Bellucci, en vamp assoiffée de sexe et de sang.

Le réalisme des divers décors, du château des Carpates aux rues du Londres Victorien, nous laissent pantois tant le soin d'une véracité et d'une crédibilité extrêmes a été porté sans compter.

Les couleurs, sombres, ne sont pas sans rappeler les anciens films de vampire des années 50 et contribuent à une grande authenticité, tribut extrêmement important pour un film fantastique et qui leur fait souvent cruellement défaut. On observe cependant des touches de contraste cru qui imposent une originalité via une disparité à la fois choquante et justifiée. La nuit, loin d'être dévoreuse d'images comme souvent, est ici l'écrin qui les met en valeur : la luminosité parfaitement maîtrisée permet d'instaurer un climat lourd, mystérieux, mais terriblement attirant. Même les scènes de jour semblent ténues, voilées et le jour artificiel, comme si le royaume nocturne prévalait en tout; royaume à la fois physique, mais également spirituel, puisque la noirceur est ici plus celle de l'âme humaine et de son destin que celle du ciel. Le jeu des ombres et des reflets est une part entière du spectacle : les jeux de contraste et surtout ceux du sang (tour à tour symbole de vie ou de mort, ainsi que miroir de vérité puisque les vrais miroirs ne reflètent pas les vampires), l'ombre de Dracula dotée d'une vie propre, les glaces souvent présentes (ici plus signes de passage que d'apparat), les vacillations des flammes de bougies, tout est véhicule d'ambiance, mais également de présages. Les accélérés et les ralentis nous poussent ou nous retiennent au long du film, au fil de la destinée des protagonistes : doit-on les suivre dans leurs choix, leurs actions, leur soumission aux évènements ou pas?

La musique est sobre, instrumentale, en accord avec l'époque et parvient bien à nous faire basculer d'un sentiment à l'autre. La chanson officielle du film, années 90 obligent, est chantée par Annie Lennox dont la voix inclassable se marie bien avec l'ensemble.

L'oeuvre atteint la perfection car elle allie avec succès les deux ingrédients primordiaux du film de genre : terreur et romance (l'élixir éternel de Eros et Thanatos). On peut donc en conclure que ce qui marque le plus, outre le pari accompli d'obtenir un film de vampire et d'époque réussi, c'est la démonstration que nous fait Coppola à travers son projet : les oppositions n'en sont pas et tout concorde dans son travail pour le dire. Force et faiblesse, chasteté et luxure, vieillesse et jeunesse, beauté et laideur, passé et futur, terreur et extase, amour et haine, mort et vie, toutes ces notions ne sont pas incompatibles puisqu'elles sont parts les unes des autres et n'existeraient pas sans leur contraire. Rien n'est manichéen, tout blanc ou tout noir, l'univers et ses mystères sont un ensemble complet à considérer comme tel. On peut subodorer que Coppola nous expose que cela est valable surtout lorsqu'il s'agit d'amour, puisqu'il parvient à faire cohabiter, de façon tout à fait homogène dans un même film, une horreur angoissante avec un romantisme illimité. D'autant qu'il choisit de mettre en sous-titre de son oeuvre : "Love never dies".

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