A Tahiti : Gaston Flosse et les emplois fictifs devant la justice

Le 18 avril 2011 s'est ouvert le plus grand procès de l'histoire de Polynésie. 87 personnes comparaissent, dont le sénateur et ancien président G. Flosse.

Il aura fallu plus de 15 longues années d’enquêtes et de procédures plus ou moins justifiées pour qu’enfin cet exemplaire dossier politico-financier atteigne la case tribunal.

Origines de l’affaire dite des « emplois fictifs de la présidence »

C’est le 21 septembre 1995 qu’une lettre anonyme, dénonçant l’attribution de «contrats de travail fictifs» au sein de l’Assemblée territoriale de Polynésie française, attire l’attention du procureur de la République à Tahiti.

Le 7 décembre de cette même année, c’est le conseiller territorial Léon Céran-Jérusalémy qui dénonce au parquet des « contrats de travail politiques » au sein de l’administration polynésienne. Ces contrats seraient accordés par le président du gouvernement (Gaston Flosse) et par celui de l’Assemblée (Justin Arapari) dans le but de « fidéliser et/ou remercier un électorat ».

Près de 16 ans, plus de 500 auditions et 99 mises en examen plus tard, le procès dit « des emplois fictifs des présidences Flosse » s’ouvre enfin au tribunal de Papeete.

Sur les 99 personnes mises en examen dans cette affaire, ils ne sont que 86 prévenus, en plus de Gaston Flosse.

En effet, 6 d’entre eux ont bénéficié d’un non-lieu après l’ordonnance de renvoi, et l’incroyable longueur de la procédure en a vu 6 autres décéder avant que ne s’ouvre le procès.

Le fond de l’affaire des « emplois fictifs »

Le principe est simple : il s’agit de financer des emplois par des fonds publics, en créant par exemple un service spécifique, ces emplois étant offerts à des personnes inféodées au pouvoir ou qu’il est important de remercier pour services rendus.

Au quotidien, la seule activité de ces personnes (quand elles en ont une) consiste à recruter des adhérents pour le parti au pouvoir en leur procurant des avantages en nature divers. En échange de quoi, bien évidemment, on fait en sorte que toutes ces personnes votent pour le bon candidat. En l’occurrence celui du Tahoeraa Huiraatira, le parti de Gaston Flosse.

En réalité, à travers ce procès exemplaire, c’est tout un système politique clientéliste et corrompu qui est mis en accusation. Système qui s’est nourri des largesses de l’Etat français et qui a plongé une grande partie de la population polynésienne dans la misère .

Une procédure d’une incroyable lenteur

Près de 16 ans pour instruire une affaire, aussi complexe soit-elle, c’est très long. Et dans ce cas précis, c’est d’autant plus long que, malgré la gravité des faits qui leurs sont reprochés, nombre des prévenus occupent encore de hautes fonctions à responsabilité dans les instances du Pays comme de la République (sénateurs, députés, représentants à l’Assemblée de Polynésie, maires, ministres…).

Il faut dire qu’au départ de l’affaire, le principal protagoniste, Gaston Flosse, était très proche d’un certain Jacques Chirac… Ainsi certains dossiers, celui-là en tête, ont-ils connu un traitement particulièrement lent.

Politique et corruption en Polynésie française

Gaston Flosse est toujours sénateur de la République et représentant à l’Assemblée de Polynésie. Il est le principal accusé dans ce dossier. On lui reproche notamment des faits de « prises illégales d’intérêts par dépositaire de l’autorité publique et recels » et « détournements de fonds publics ». Il est considéré comme l’instigateur et le principal bénéficiaire de toute cette mécanique clientéliste connue sous le nom de «système Flosse».

Michel Buillard, toujours maire de la ville de Papeete et député de la République, est poursuivi pour complicité de détournements de fonds publics.

Jean-Christophe Bouissou, élu à l’Assemblée de Polynésie et membre du conseil municipal de la ville de Faa’a, est lui soupçonné de prise illégale d’intérêts et complicité de détournements de fonds publics.

Reynald Temarii lui n’est plus rien aujourd’hui . Mais souvenez-vous : il y a quelques mois encore il était vice-président de la Fédération internationale du football association (FIFA). Depuis il a été déchu de tous ses mandats et interdit de toute activité dans le football pendant un an, pour une sombre histoire de corruption qui a fait la une de la presse mondiale.

Bruno Sandras, maire de la ville de Papara et député à l’Assemblée nationale, est prévenu pour recel de prise illégale d’intérêt.

Et l’on trouve également pêle-mêle des leaders syndicalistes, des artistes célèbres, des pontes de différents services publics, tous encore en activité…

87 personnes dans un Pays de 260 000 habitants, c’est énorme.

Les enjeux d’un procès pas comme les autres

Après avoir usé et abusé de toutes les ficelles procédurières pour en retarder la tenue, les avocats de Gaston Flosse et de ses co-accusés sont bien obligé de se présenter devant les juges, et ce n’est vraiment pas le moment idéal pour tous les inculpés qui jouent encore un rôle politique en Polynésie.

En effet, à un an des élections présidentielle et législatives françaises et à deux ans du renouvellement de l’Assemblée de Polynésie, la tournure que va prendre ce procès devrait influencer considérablement les électeurs polynésiens .

Car si les condamnations risquent de ne pas être applicables rapidement en raison des procédures d’appel puis de cassation, des verdicts de culpabilité avec des peines d’inéligibilité sonneraient le glas du parti de Gaston Flosse évidemment, mais aussi des ambitions politiques de nombreux autres inculpés.

C’est tout l’avenir politique de la Polynésie qui dépend de cette procédure hors normes qui est prévue pour durer du 18 avril au 26 mai 2011.

D’autre part, pour Gaston Flosse comme pour un certain nombre d’autres, il y a bien d’autres procédures en cours ou encore à l’instruction dont l'orientation pourrait bien être influencée par les décisions prises à l’issue de ce procès-ci.

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