Drogue, alcool, suicide: pourquoi la jeunesse se meurt à Tahiti ?

Le paradis polynésien présente l'un des plus fort taux de suicide de jeunes au monde. On est en droit de se demander pourquoi, et que faire...
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Depuis une quinzaine d’année, on dénombre en Polynésie française de 200 à 300 tentatives de suicide ayant fait l’objet d’une hospitalisation. Rappelons ici que le Pays ne compte que 270.000 habitants.

Les chiffres qui font peur

Ce chiffre de 200 à 300 tentatives est à relativiser. Il ne prend en compte que les tentatives suffisamment graves pour avoir nécessité une hospitalisation. Autrement dit, il ne s’agit là que de passages à l’acte accomplis ayant des conséquences médicales.

Pour ces 300 là, combien y en a-t-il eu qui ont été stoppées assez tôt ? Et quel est le pourcentage de la population des moins de 25 ans qui a, au moins une fois, songé très sérieusement à accomplir ce geste définitif ?

Au cours de la dernière décennie, on a comptabilisé chaque année entre 18 et 36 suicides en Polynésie française. Il s’agit là, pour les jeunes de moins de 25 ans qui représentent la moitié de la population polynésienne, de la deuxième cause de mortalité.

Sur l’ensemble de la région Pacifique, on constate une mortalité due aux suicides de 30% supérieure à la moyenne mondiale. Alors, bien sûr, la Chine et le Japon sont en partie responsables de ces chiffres, mais cela n’explique pas tout.

En effet, les chiffres sont encore plus inquiétants dans nombre d’Etats insulaires du Pacifique Sud, dont la Polynésie française.

Ainsi, on serait malheureux au paradis ?

Suicides et comportements suicidaires

Il y a d’autres moyens, moins rapides mais tout aussi efficaces, de mettre fin à ses jours que la corde ou le cocktail de médicaments. L'alcool et les drogues en général sont de ceux-là. Et lorsqu'ils provoquent un décès, ce dernier n’est pas considéré comme un suicide.

En Polynésie française, moins de 20% des jeunes ne seraient pas concernés par la consommation abusive de ces produits.

Combien de jeunes meurent chaque année dans nos îles, directement ou indirectement, pour avoir abusé de drogue ou d’alcool ? Nul ne le sait vraiment car jamais une enquête sérieuse et exhaustive n’a été menée sur le sujet. Et si les pouvoirs publics disposent de chiffres, ils se gardent bien de les communiquer.

Tout comme ceux concernant les violences sexuelles faites aux femmes et aux enfants d’ailleurs.

Un élément de réponse toutefois : en 2010, il y a eu 34 tués sur les routes polynésiennes . Plus de la moitié d’entre eux avaient moins de 25 ans. Les trois quarts des accidents étaient dus à un abus d’alcool… Ce taux de mortalité est deux fois plus élevé qu’en France.

Une seule chose est certaine : alors que l’on constate, depuis deux ou trois ans, une baisse de ces chiffres en France métropolitaine, la Polynésie française peut se vanter d’avoir l’un des pourcentages de passages à l’acte les plus élevés de la planète.

On ne serait pas heureux au Paradis ?

Si l’on en croit le président de l’association SOS Suicide de Polynésie, le médecin psychiatre Stéphane Amadéo, « Il y a peut-être un phénomène d'insularité, une sorte de paradoxe puisqu'on a quand même des îles agréables qui devraient normalement donner la joie de vivre (...) Peut-être est-ce lié au fait d'être relativement isolé (...) Il y a plusieurs hypothèses mais pas de données précises ». L’association entend mener une grande enquête car « nous désirons connaître les aspects psychologiques, culturels et sociaux liés à ces conduites pour anticiper éventuellement les tendances et axer nos actions sur les différentes catégories de personnes ».

Effectivement pourquoi se suicide-ton deux fois plus en Polynésie qu’en France lorsqu’on a 20 ans ?

L’enfer du paradis polynésien

Au-delà du mal-être inhérent à l’adolescence et à la jeunesse ainsi que l’isolement évoqué par le Dr Amadéo, quelques constats peuvent toutefois éclairer la lanterne de l’observateur.

En premier lieu, la paupérisation galopante de la population . Et dans le même ordre d’idée, un niveau de chômage qui ne cesse de s’amplifier sans qu’aucun espoir d’amélioration n’apparaisse nulle part. Et bien évidemment les jeunes sont les plus touchés.

Particulièrement les plus qualifiés et les plus diplômés car le clientélisme et la corruption des classes dirigeantes bloquent tout espoir d’obtenir un emploi sans être proche d’un décisionnaire ou d’un élu.

Alors qu’environ 1500 jeunes arrivent sur le marché du travail chaque année, plus de 1000 emplois sont détruits dans le même temps (-1504 emplois entre 2009 et 2010 selon l’ISPF) .

Dans le même temps, journaux, radios et télévisions ne cessent de vanter des biens ou des activités qui resteront à jamais inaccessibles à la quasi-totalité de cette jeunesse polynésienne.

D’autre part, il est évident que l’arrogante corruption de la classe politique locale n’incite guère la jeunesse à l’optimisme. En effet, pourquoi s’engager dans des études ou une formation professionnelle quand les rares emplois sont réservés à ceux qui ont eu la chance de naître dans la bonne famille ?

Il n’existe, en Polynésie française, aucune indemnité de chômage d’aucune sorte. Sauf celle que l’Assemblée a votée pour les ministres remerciés…

Les prix sont ici plus élevés de 30 à 100% suivant les produits ou services qu’en France métropolitaine et les salaires y sont les mêmes, voire moins élevés. Du moins dans le secteur privé, car pour les fonctionnaires, ils peuvent être plus de deux fois supérieurs.

Un pays qui n’offre d’autre perspective à sa jeunesse que l’inégalité, le chômage, la misère et l’intolérance doit-il s’étonner que cette même jeunesse trouve dans la délinquance, l’alcool, la drogue et le suicide une solution somme toute satisfaisante ?

Et l’on est en droit de se demander si ce ne sont pas toutes ces raisons qui font qu’aucune enquête sérieuse sur le sujet n’ait été menée à ce jour par les autorités.

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