Barbie, à l'origine des complexes féminins

Barbie est belle, Barbie est parfaite, Barbie a une taille de guêpe... Et-il raisonnable de donner cette image de la femme à nos filles ?
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La poupée Barbie crée en 1959 par Ruth Handler n'est qu'un jouet. Il faut en effet lui reconnaître une apparence inoffensive, trônant au coeur des rayons dans son emballage rose bonbon comme la promesse de milles et unes histoires à vivre à ses côtés. Mais Barbie est aussi « mannequin ». En ce sens, elle incarne une certaine féminité bien éloignée de celle des habituels poupons avec lesquels jouent les petites filles. Ainsi, lorsque Barbie s'impose à la fillette comme une représentation du beau sexe, c'est toute la problématique de l'identité féminine qui est mise en perspective. Barbie aurait une influence sur l'ensemble des représentations et des souvenirs qui conditionnent en partie le comportement d'un individu. Elle accèderait au rang d'idole nocive, inculquant à la jeunesse une notion de la réalité décalée, déformée et dangereuse pour son développement futur.

Un modèle dès le plus jeune âge

E. Gianini Belotti dans son ouvrage Du côté des petites filles place le jouet comme le principale objet de socialisation des enfants. Il est notamment à l'origine de la différenciation entre les sexes et leur activités propres. Nicoletta Bazzano ( La poupée Barbie : femme parfaite ) souligne la tendance à l'identification qui s'établit entre la petite fille et sa poupée, elle devient un modèle. Barbie qui accompagne la fillette dans tous ses jeux devient progressivement sa représentation d'un « archétype féminin ». Le pouvoir d'attraction de la poupée Barbie qui ne semble en soi pas préjudiciable diffuse cependant des idéologies et des représentations de la femme inquiétantes. A ses débuts Barbie incite indubitablement à la soumission. Son regard est légèrement dirigé vers le bas et à droite en signe d'assentiment jusqu'en 1970. Elle ne travaille pas ou très peu (seul le baby-sitting et la danse lui sont reconnus). Les féministes (l'Association Américaine des Universitaires Féminines) se braquent particulièrement contre la nouvelle « Teen Talk Barbie » qui émet quelques phrases comme « Math class is tough! ». Elle sera retirée du répertoire en 1992. Jouer à la Barbie inculque à la fillette des années 70-80 certaines valeurs qui nous semblent aujourd'hui ahurissantes : accomplir son rôle de femme au foyer, combler son mari, ne pas être trop éduqué...

L'image de la femme objet

On pourrait répondre que Barbie a su évoluer avec son temps, qu'elle s'est émancipée et peut incarner à présent la femme moderne de notre époque. En effet, à la fin des seventies Barbie conduit sa propre voiture. Elle voit également ses métiers se multiplier : docteur, enseignante, jockey, vétérinaire, hôtesse de l'air... Certains y voit l'illustration de la diversification du rôle de la femme, d'autres plus cyniques y décèlent un besoin de renouvellement du produit économique dans une logique de marché. Vous pouvez décider de voir cette évolution de Barbie comme positive. Mais, il n'en reste pas moins que ces nouvelles fonctions s'accompagnent de l'idéologie naissante d'une société de consommation : Les statistiques montrent que deux Barbies sont vendues chaque seconde dans le monde. Barbie devient à la fois un produit et un support du capitalisme. Le mannequin présente en effet tous les détails d'une vie mondaine « blingbling » à la Paris Hilton : elle passe ses journées dans son 4×4 à faire du shopping avec ses copines. En bref, Barbie est américaine et exprime les valeurs que cette société tient pour essentielles dans la réalisation de son destin : la richesse, la beauté et la popularité. Après avoir été l'icône de la femme au foyer soumise, Barbie devient la meilleur promotion du rêve américain avec un grand A. La fillette s'identifie, envie et cherche à ressembler à son idole mais le désenchantement guète lorsque l'on sort de notre maison en plastique rose...

Barbie devient également un modèle de beauté qui pousse à la comparaison voire au complexe. Face à sa poupée la fillette a l'impression pénible d'être inférieure à la normale ou à un idéal désiré.

Un risque de discrimination

Barbie est de type occidentale, elle doit sa réputation en grande partie à sa blondeur et ses grands yeux bleus. Des traits européens qui expriment une certaine prépondérance d'un modèle raciale quelque peu discriminatoire. Les défenseurs de Barbie réagiront rapidement en soulignant sa diversification ethnique dès 1967 : Mattel a mis sur le marché une poupée noire, Francie, à laquelle sont venus s'ajouter par la suite Marina, l'Asiatique, Teresa, l'Hispanique... Cependant, il faut bien remettre cette diversification en perspective, la poupée Noire n'était qu'une version en couleur peu typée de la poupée Barbie. Une responsable de chez Mattel fait d'ailleurs ce commentaire : « La Barbie noire (...) n'était pas considérée “ethniquement correcte” ». Il ne s'agit bien là que d'une diversification de façade afin de parer à d'éventuelles critiques. Finalement, on observe bien une tendance à l'homogénéisation des goûts des petites filles du monde entier. Par exemple, on trouve sur le marché japonais une poupée de type « européen » très éloignée du faciès asiatique. La mode du « débridage » des yeux n'en est qu'une illustration supplémentaire.

L'idéal de la beauté et de la minceur

Ce qui choque le plus chez Barbie, c'est avant tout son corps de « rêve » : une poitrine généreuse, une taille de guêpe, des jambes interminables et des cuisses et des fesses fines. Des courbes qui peuvent faire saliver les jeunes hommes mais aussi les femmes désireuses de lui ressembler. Je tient cependant à souligner qu'une femme réelle dotée de ses mensurations serait incapable de tenir debout. La visions de « la beauté à l'état pur » selon Mattel serait en fait anatomiquement improbable. A partir de ce constat, on peu observer deux inquiétantes tendances qui pourrait bien être largement motivé par « l'éducation Barbie ». On remarque que notre génération remplace Marraine la bonne fée par la chirurgie esthétique. Les exemples ne manquent pas pour illustrer cette mode du « bistouri-barbie ». On peut citer la tristement célèbre Cindy Jackson qui après avoir déclaré à l'âge de 6 ans « je veux ressembler à ma poupée Barbie quand je serais grande », en ai aujourd'hui à plus de 40 opérations. Apparemment de la poupée en plastique à une plastique de poupée il n'y a que quelques dépenses en chirurgie.

L'autre tendance que l'on doit surveiller concerne les toutes jeunes filles soumises au diktat de la minceur. Certes, les médias et les magasines relèguent également ces images mais Barbie s'adresse directement à un public jeune d'autant plus influençable. Le sourire laisse place à l'inquiétude lorsque l'on apprend que le tour de taille de Barbie, par rapport à sa hauteur, est 39% plus faible que celui d’une anorexique. Si Barbie était humaine, elle serait si mince qu'elle ne serait pas en mesure d'avoir des règles. Peut-on accusée Barbie d'être à l'origine de l'anorexie des jeunes filles ? Pas dans son ensemble évidemment, mais sa présence permanente dès l'enfance facilite l'absorption de ce modèle comme « normale » dans l'idéal féminin. Pour les plus réticent à cette idée, il me semble important de citer la « Barbie Slumber Party ». Produite en 1965, son coffret comprenait un pèse-personne et un guide pour perdre du poids. Au coeur de ce livre on pouvait trouver le conseil « Don't Eat »...

Barbie incarne donc le rêve américain et berce de douces illusions des générations tiraillés entre faux-semblant et réalité. Mais je ne peux finir cette analyse du « complexe Barbie » sans aborder la part importante qu'elle accorde au fantasme masculin. L'article « Toy-Monster : the Big Bad World of Mattel » du journaliste américain Jerry Oppenheimer dépeint le designer de Barbie comme un pervers sexuel. Barbie y est décrite comme l'incarnation du fantasme ultime de son inventeur : « une call-girl de luxe ». Ainsi, lorsque l'on entend en 1962 la réaction vive d'une responsable des Galeries Lafayette : « Pas de poupée putain dans le magasin ! », j'en arrive à comprendre que les véritables victimes de Barbie, ce sont nous. Femmes indépendantes mais sentant en permanence l'ombre et la concurrence de la poupée mannequin dans le regard de nos enfants, de nos conjoints et même dans celui que nous renvoie le miroir. Ainsi, avant de vouloir attribuer à nos filles certains complexes, ne serait-il pas plus sain de régler nos propres problèmes une bonne fois pour toute avec ces 29 centimètres de plastique ?

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