Les 5 questions d'Harold D. Lasswell

Stupeur politico-médiatique : Luc Ferry accuse sans le nommer un ancien ministre d'actes pédophiles. Un climat délétère qui fausse l'information.
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Depuis lundi 30 mai, les images tournent en boucle sur YouTube . Sur le plateau du Grand Journal de Canal Plus , le débat public vacille. Luc Ferry assène au public des sous-entendus accusatoires mettant en cause un ancien ministre qui se serait rendu coupable d’actes pédophile au Maroc : « L’affaire m’a été raconté par les plus hautes autorités de l’état, en particulier par le Premier ministre », explique le philosophe qui ajoute: « Probablement nous savons tous ici de qui il s’agit ». Etrange posture télévisuelle que celle qui consiste à affirmer un fait que l’on ignore et qui provoque, depuis la secousse sismique de l’affaire DSK, une salve de questions sur la morale politique. Qui est l’émetteur ? Qui est la cible réelle de ce discours qui inaugure l’ère du soupçon ? Pour nous aider à éclaircir ce nouvel épisode de la vie politique française on peut se référer aux travaux de Harold D. Laswell sur les techniques de communication.

« Qui, dit quoi, par quel canal, à qui et avec quel effet ? »

Personnage emblématique de l'école sociologique américaine et père fondateur de la psychologie politique, Harold D.Lasswell (1902-1978) conjugue les démarches théoriques et les épreuves de validation empiriques. Les idéologies de 14-18, les manipulations médiatiques orchestrées par Lénine ainsi que la dernière guerre mondiale ont mis en valeur une arme puissante qui soumet l’individu à une force qui l’influence à son insu : les techniques de communication.

Parallèlement aux Etats Unis, entre les deux guerres, le champ des sciences sociales prend de l’ampleur et l’on s’interroge sur la communication de masse et les techniques propagandistes : dès 1927, le livre d’Harold Dwight Lasswell, Propaganda Technique in the World War (1), devient une référence majeure dans l'usage de la propagande. Ce professeur de droit se rend célèbre avec la formule qui permet de décrire une action de communication en répondant aux questions suivantes : « Qui, dit quoi, par quel canal, à qui et avec quel effet ? ». La liste des 5 Q également surnommé le Questionnaire-programme, puiserait ses origines lointaines, selon Marie-France Blanquet , au Ier siècle, avec les écrits de Quintilien, un rhéteur et pédagogue latin enseignant l’art oratoire. « Un vers prétendument attribué à Quintilien est resté célèbre : Quis, quid, ubi, quibus auxiliis, cur, quomodo, quando : « Qui, quoi, où, avec quels moyens, pourquoi, comment, quand ?»

Les impacts d’un discours

La formule d’Harold D.Lasswell permet de synthétiser un projet, de rédiger clairement un argumentaire tout en marquant les étapes que doit franchir l’émetteur qui s’adresse à une cible et qui anticipe les conséquences et les impacts que peuvent avoir sa communication :

  • Qui ? Luc Ferry, philosophe, ancien ministre de l'Education nationale.
  • Dit quoi ? Il se dit détenteur d'une information dont l'informateur fait foi : selon le Premier ministre, un personnage politique qu'on ne cite pas aurait commis des actes pédophiles.
  • Par quel canal ? Sur la chaîne de Canal Plus pour Le grand journal qui sera relayé par tous les médias traditionnels (presse écrites TV et radios) mais aussi les blogs et les réseaux sociaux.
  • A qui ? La classe politique, les éditorialistes et le grand public
  • Avec quels effets ? Celui de faire réagir les médias et d’amplifier la rumeur. Depuis l’affaire DSK et celle de Georges Tron la France est en état de « sidération ».(2) Les journaliste s’interrogent sur les propos de Luc Ferry. « L’ancien ministre dit n’avoir aucune preuve mais des témoignages», nous dit une journaliste de BFMTV qui se demande si Luc Ferry va longtemps garder le silence, car selon l’article 434-3 du Code Pénal, la non-dénonciation de crime peut entrainer des sanctions allant jusqu’à 3 ans de prison et 45 000 Euros d’amende.

Je sais tout mais je ne dirai rien

Le pourquoi et le comment des propos accusatoires de l’ancien ministre restent obscures. A-t-il souhaité « nettoyé les écuries d’Augias ? » C’est à dire purifier le climat malsain qui règne actuellement dans la sphère politique ? A-t-il voulu rompre l’omerta qui caractérise la presse française dans le traitement de la vie privée des personnalités médiatiques ? Selon l’esprit des lois, dénoncer sans preuves, c’est diffamer. Se taire sur un acte criminel, c’est être complice. Luc Ferry ne souhaite pas jouer les délateurs et il nuance ses propos sur le site l’Express.fr

« On m'a rapporté mille choses sur mille ministres mais je ne dirai jamais rien, à part si cela mettait en danger la République », dit-il.

Le parquet de Paris a ouvert une enquête dans laquelle l’ancien ministre et philosophe sera entendu comme témoin dans les prochains jours par la brigade de protection des mineurs de la police judiciaire parisienne. « Je suis ravi d'avoir jeté ce pavé dans la mare », a déclaré Luc Ferry sur I-Télé. Serait-ce une réponse au pourquoi ?

(1) LASSWELL Harold D., Propaganda Technique in the World War, New York, Editions Knopf, 1927.

2) Le terme "sidération" est signé Hervé Brusini qui vient de faire paraître Copie conforme. Pourquoi les médias disent-ils tous la même chose ? , Seuil, 2011, 134 p

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