Les pillards de Londres

Transformé en zone de non-droit pendant quatre jours, Londres a été le théâtre d'une violence qui met en scène pillards et justiciers via Internet

« Nous ne laisserons pas une culture de la peur s'instaurer dans nos rues » c’est ce qu’a déclaré mercredi 9 août, le Premier ministre David Cameron , qui a écourté ses vacances pour mettre au point avec la police de Scotland Yard un plan de riposte face aux pillards qui dévastent et vandalisent certains quartiers de la capitale britannique depuis samedi soir. Au cours d'une conférence de presse devant ses bureaux du 10 Downing Street, il annonce des renforts policiers qui feront grossir les effectifs de Londres de 6000 à 16 000 hommes. Déjà autorisées à utiliser des balles en plastique, les forces de sécurité intérieure disposeront pour la première fois de canons à eau. Les londoniens sont sous le choc, le couvre-feu est de rigueur dans les quartiers dits sensibles où les habitants organisent des comités de vigilance citoyenne. David Cameron convoque, ce jeudi, son gouvernement en cession extraordinaire.

Un nouveau type d’émeute : le pillage via BBM de RIM

Les très jeunes émeutiers s’échangent des informations grâce à une application pour téléphone portable ultra sophistiquée. Avec le dernier modèle du Blackberry Messenger ou BBM , les messages cryptés passent par Internet et non plus par le réseau téléphonique, rendant ainsi la communication difficilement détectable. Cela permet à des petits groupes de casseurs très mobiles de « chatter » gratuitement en instantané et de se donner facilement rendez-vous pour piller et mettre à sac des petites superettes ou des grands magasins ou pour incendier des voitures allant parfois jusqu' à embraser des rues entières. En communiquant à distance, ils savent toujours où sont les forces de l’ordre. Le fabricant canadien de BlackBerry, Research In Motion (RIM), « a assuré qu'il allait collaborer avec les autorités britanniques » (1)

Un nouveau symbole sécuritaire : le balai

Dépassés par le manque de moyens et fragilisés par l'affaire des écoutes téléphoniques , les policiers de Londres ont encouragé les commerçants à se défendre : des groupes d'autodéfense turcs et bangladeshis se sont formés dans les rues commerçantes. Des comités citoyens se sont organisés pour nettoyer les rues et le balai est devenu le symbole du retour au calme et de la propreté. C’est avec cet emblème sécuritaire et participatif que le maire de Londres, Boris Johnson est venu montrer, trois jours plus tard, à ses administrés qu’il était solidaire de leur action. Dans le quartier de Clapham, durement touché, il n’a pas été bien reçu et les habitants lui ont reproché le retard de sa réaction.

Surnommé « Boris le bouffon » par la presse britannique, Boris Johnson, dont le casque de cheveux en bataille évoque un croisement improbable entre Patrick Sébastien et Andy Warhol, a prouvé une fois de plus que sa réputation de conservateur trublion et gaffeur n’était pas usurpée. L’image du maire de Londres «défilant» dans un quartier ravagé par l'émeute, avec un balai tenu presque militairement comme une arme, n'a pas laissé insensibles les décrypteurs du langage visuel : le balai renvoie instinctivement à la métaphore du ménage: l’édile de Londres souhaite nettoyer la ville mais aussi balayer et pourchasser rue par rue les jeunes pillards qui sèment la terreur. Son balai rappelle le karcher de Nicolas Sarkozy.

Les comités citoyens gagnent du terrain sur Facebook et Twitter

Se propageant aussi vite que les émeutes, les comités citoyens ont développé leur action jusque sur Internet. Les internautes-justiciers aident la police à identifier les émeutiers ; ils postent des photos sur le web et s’organisent pour nettoyer Londres par quartier. Le site de réseau social «Supporting the Met Police against the London rioters » (aider la police à lutter contre les émeutiers), compte déjà près de 880.000 membres peut-on lire dans le JDD en ligne qui informe également ses lecteurs sur le mot clé le plus utilisé actuellement sur Twitter : «riotcleanup» (nettoyage des émeutes).

Un flot de questions « empoisonne » la politique britannique

Est-ce un malaise racial ou social ? Un jeune homme appartenant à la communauté noire a été mortellement blessé lors d’un contrôle de police qui a mal tourné. Parallèlement, les émeutes ont éclatées dans un quartier nord défavorisé de Tottenham pour se propager vers le Grand Londres puis vers les grandes villes. Sociologues, politiciens et journalistes s’interrogent sur les motivations qui ont poussé une bonne centaine de jeunes (certains n’ont pas 12 ans...) à casser des vitrines. Le malaise social n’est pas une nouveauté en Grande Bretagne. En décembre 2001, le journal Libération , qui avait titré Le Royaume désuni pointait « une société multiethnique » et ghettoïsée.

« Les émeutes-shopping »

Sensibilisé à gauche, le quotidien The Guardian cherche des réponses : «Le culte de la violence et des armes à feu et la rage d'être exclu de l'accomplissement consumériste font aussi partie de cette sombre histoire». Dans le même journal, le criminologue John Pitts explore cette voie «Cette génération, bombardée de pubs et élevée dans le culte d'une consommation excessive, s'est déchaînée»(...) «Aujourd'hui nous ne sommes plus définis par ce que nous faisons mais par ce que nous achetons.» Le journal The Indépendant parle «d’émeutes-shopping».

Le multiculturalisme est-il soluble dans une société rongée par une période d'austérité avec un fossé économique qui se creuse chaque jour d'avantage entre les plus riches et les plus pauvres depuis les années 80 ? Est-ce une révolte contre le chômage et les coupes budgétaires des aides sociales ? Est-ce un mal de vivre vécu par une population jeune et asociale qui cherche par la transgression et la violence, le plaisir de consommer des objets de marque ?

Aujourd’hui le gouvernement de David Cameron devra chercher des remèdes. Mais, ce cocktail explosif noircit le ciel de la société britannique qui souhaite plus que tout faire peau neuve avant les prochains jeux olympiques...On ne gomme pas du jour au lendemain une violence urbaine qui dure depuis plus de 30 ans et qui touche toutes les grandes villes du monde.

(1) Le BlackBerry est utilisé par 57 millions de personnes dans le monde , mais il est sévèrement concurrencé par l'iPhone d'Apple.

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