L'immolation de Mohamed Bouazizi a l'épreuve de la psychanalyse

Dans une interview accordée à Jeune Afrique, le psychanalyste Fethi Benslama affirme que l'auto-immolation de Mohamed Bouazizi a changé le modèle de martyr.

Fethi Benslama est un psychanalyste tunisien qui a notamment publié La psychanalyse à l’épreuve de l’islam. Dans une interview accordée à Jeune Afrique, ce psychanalyste décrypte l’auto-immolation de Mohamed Bouazizi et explique pourquoi il a une résonance universelle dans le monde arabe. Selon lui, Mohamed Bouazizi en s’immolant ne s’est pas fondé sur une promesse de félicité céleste comme c’est le cas chez les kamikazes. Plutôt il a suscité par son immolation de l’effroi et de la culpabilité autour de sa mort que quiconque se sent anéanti par la société s’identifie à lui. L’acte d’auto-immolation de Mohamed Bouazizi dénude donc le modèle de martyr qui consiste à tuer délibérément les vies humaines et investit un nouveau modèle : celui de s’anéantir soi-même pour éviter d’être rien dans le monde. Voici la quintessence de l’interview de Fethi Bensala analysée et commentée.

Mohamed Bouazizi : l’anti-kamikaze

Si le kamikaze est le héros qui se sacrifie volontairement en se donnant la mort sans se soucier des dégâts collatéraux sur les innocents dans le cadre d’une guerre qu’il estime « théologiquement » juste, Mohamed Bouzizi, lui, est un anti-kamikaze affirme Fethi Bensala. Il ne tue pas des vies humaines au nom de la promesse d’une quelconque félicité céleste, mais il se donne plutôt la mort lui-même. Il s’est auto-immolé. Et tout porte donc à croire qu’à travers son auto-immolation, Bouazizi ne visait aucun paradis, parce que, théologiquement son acte est condamnable. Sa rétribution est le bouleversement des consciences par sa propre consumation et le changement du modèle de martyr dans le monde arabe.

Auto-immolation : modèle de martyr de Mohamed Bouazizi

Mohamed Bouazizi est le symbole d’un homme désespéré qui s’est senti réduit à l’impuissance, plus exactement à rien, à la suite d’un double tort qu’on lui a fait subir : la confiscation de son étalage ambulant, son moyen de subsistance ; et une humiliation, cette gifle donnée par un représentant de l’autorité, qui plus est une femme, ce qui est grave sur l’échelle de l’outrage pour un homme dans le monde arabe. Ainsi, soutient le psychanalyste tunisien, le choix de s’immoler signifie que la vie n’était simplement plus vivable pour lui ; il ne voyait plus comme possibilité que cette protestation radicale par l’auto-immolation. En fait, Mohamed Bouazizi ne s’est pas d’abord donné la mort, il s’est anéanti.

Le modèle de martyr de Bouazizi, à la différence de celui des kamikazes, concerne chaque homme réduit par le qahr - un mot qu’on peut traduire par « impuissance totale » - et qui préfère l’anéantissement plutôt que de vivre comme un rien.

Auto-immolation de Mohamed Bouazizi : acte fondateur du printemps arabe

Il faut souligner que le sentiment de ne plus compter, de compter pour rien, était communément partagé par des tunisiens sous le régime Ben Ali. En fait, seul le président tunisien Zin el-Abidine Ben Ali et son entourage dominé par la « dynastie des trabelstie » - du nom de sa femme Lila Tabelstie - pouvaient, eux, se permettre tout et les autres riens.

Cependant, l’auto-immolation de Mohamed Bouazizi n’était pas destinée à provoquer une révolution. Plutôt, elle a suscité de l’effroi et de la culpabilité autour de sa mort. D’ailleurs, jusqu’à preuve du contraire, Bouazizi n’a laissé aucun message autour de sa mort si n’est l’acte effroyable par lequel il a choisi de s’anéantir. Ce sont plutôt ses proches et la communauté dans laquelle il vivait qui se sont sentis interpellés et ont transformé le désespoir de Bouazizi en révolte. « Sans doute il y avait là, pour eux, quelque chose d’insupportable, et qui concernait leur propre vie ». Voilà le ressort de la révolte la plus noble et la plus puissante de ce qui va devenir le printemps arabe : quand ma vie est atteinte par ce qui atteint celle de mon prochain, je m’identifie à sa vie. Bouazizi est donc devenu un exemple, celui de chaque homme réduit par le qahr et qui préfère l’anéantissement plutôt que de vivre comme un rien. Et le processus d’universalisation de la révolte tunisienne provient de cette résonance.

« Les femmes et les hommes arabes ont atteint un degré de conscience d’eux-mêmes et de leurs existences tel qu’ils veulent maintenant compter un à un et ne plus être considérés comme rien ou comme une mélasse humaine qui attend le jugement dernier pour être pris en compte », conclut Fethi Bensala.

Sources :

Jeune Afrique n°2615, du 20 au 26 février 2011.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Mohamed_Bouazizi

http://www.valas.fr/Mohamed-Bouazizi-l-Homme-qui-s-est-immole-Par-Daniel-Demey,198

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