Comment les peintres choisissent-ils les titres de leurs œuvres? 

Le titre d'un tableau propose une définition rapide du sujet, influence notre perception de l'œuvre; la force des mots donne les premières clefs de lecture
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Le titre permet de mémoriser le tableau et de retenir l'attention du spectateur en créant une attente : comment l'artiste a-t-il illustré ce sujet ? Il peut interpeller, le titre ne correspondant pas à son contenu ou ne le révélant pas immédiatement. L'art contemporain voit naître les intitulés Sans Titre qui ne permettent aucune association et aucune idée du sujet de l’œuvre. L'artiste qui choisit cette option laisse toute sa place au visuel, à la sensation, à la perception de la peinture pure ou à la technique ; Monochrome vert (1957) ou Anthropométrie de l'époque bleue (1960) d'Yves Klein en sont une autre illustration, le titre annonce la nature plastique du tableau.

L'époque classique de la peinture : des titres signifiants

Le titre utilisé dans la peinture classique possède un vocabulaire précis et conventionnel pour les scènes historiques, mythologiques et religieuses : les intitulés correspondent au récit évoqué puisé dans la grande Histoire ( le plus exemplaire Le Sacre de l'empereur Napoléon et couronnement de l'impératrice Joséphine à Notre Dame de Paris le 2 décembre 1804 ), dans les textes anciens, pour les plus connus ceux d'Homère, l'Iliade et l'Odyssée, dans la littérature ou dans la Bible.

La présentation de certains personnages, telle celui de la Vierge Marie, est codifiée. L'intitulé varie en fonction du rôle qui lui est dévolu : Dans L’Annonciation , elle n'est pas une Piéta , dont la vocation est de porter le corps de son fils mort. Lorsqu'elle est une Madone, elle est toujours présentée à mi-corps portant l'enfant, La Madone Rucellai de Duccio emprunte sa dénomination à la chapelle qui l'accueille dans l'église Santa Maria Novella de Florence. Elle devient Maesta , Vierge en majesté, quand elle siège sur un trône entourée d'anges et de saints. La vierge et l'enfant en majesté entourés de six anges, Cimabue (1280).

Une grande précision dans les titres de tableaux

Les titres de paysages peuvent situer l'endroit ou le moment où ils sont peints : L’Aurore de Adam Elsheimer (1600), évoquer un lieu précis, La Pointe de la Dogana avec l'église de la Salute peint à Venise par Canaletto (1726) ou dissimuler dans une végétation abondante un thème biblique, tel celui d'Adam et Eve choisi par Poussin dans Le Printemps (1660).

Les portraits portent en général le nom de la personne représentée, parfois une dénomination plus vague l'accompagne L'homme au gant du Titien (vers 1500), et même si le nom est cité, il peut soulever des polémiques quant à son identité réelle, Mona Lisa en est l'exemple le plus emblématique et le plus controversé. Les autoportraits s'enrichissent parfois d'un qualificatif descriptif, Autoportrait aux deux cercles de Rembrandt (1669), Autoportrait à l'abat-jour de Chardin (1775), Autoportrait au christ jaune Gauguin (1891)

Les titres de tableaux de natures mortes peuvent décrire simplement une Corbeille de fruits , celle du Caravage (1570) , Un Dessert , celui de J.D. De Heem (1640) être complétée par une annotation Nature morte au violon, à l'aiguière et au bouquet de fleurs de J.S. Bernard. Les exemples sont nombreux pour un intitulé qui décrit littéralement le sujet de l’œuvre.

Il arrive que la nature morte, se faisant Allégorie ou Vanité, n'ait pas toujours une dénomination simple Agnus Dei de Zurbaran (1638) expose un agneau mort couronné discrètement d'une légère auréole qui fait de lui un animal sacré et un symbole religieux.

Une même ambiguïté se retrouve dans un tableau de Breughel: La Chute d'Icare , où le titre annonce un événement qui n’apparaît pas à première vue. L'artiste brouille les pistes en peignant au premier plan une scène ordinaire de labour et il faut chercher le minuscule détail qui fait référence au titre pour observer la mort du héros. S'expriment alors deux mondes, celui des dieux, si éloigné de nous au sens propre comme au sens figuré, et celui de l'expérience humaine où le paysan attaché à son labeur ne se préoccupe en aucune façon de la scène dramatique qui se joue ici et pourtant annoncée !

L'époque artistique contemporaine et ses ambiguïtés

La plus grande diversité et la confusion règnent dans les titres des œuvres d'aujourd'hui ; rarement classique et souvent sans rapport avec le sujet de la toile, parfois non datée, non numérotée, le titre de l’œuvre laisse toute liberté au spectateur de l'apprécier dans toute sa nudité. Pollock cherche à intéresser le public à « la peinture pure » et ne souhaite pas le distraire avec un titre; il dit avoir «décidé de cesser d'ajouter à la confusion » tandis que Erik Dietman en rajoute avec des titres « à double tranchant » ses Objets pansés, Objets pensés (1962) recouverts de sparadrap séparent deux mondes celui de l'ordre physique et de l'ordre mental.

L'artiste ne choisit pas systématiquement d'éclairer son spectateur par l'intitulé choisi, il peut l'égarer en indiquant une fausse piste, le provoquer, le surprendre, l'intriguer ou jouer sur les mots ou les lettres. L'exemple le plus célèbre est le titre donné à une Joconde à la moustache que Marcel Duchamp dénomme LHOOQ , titre destiné à être prononcé plutôt qu'à être lu, ou opter pour un titre abscons tel que La Mariée mise à nu par ses célibataires, même (1923) que les historiens d'art dénomment Le Grand Verre du nom du support employé.

Certains titres affichent Sans Titre, des numéros ou des intitulés génériques numérotés: Number 10 (1950) de Rothko ; Les séries Impression, Improvisation, Composition de Kandinsky ; One de Pollock , D'autres annoncent plus clairement encore le refus d'un titre explicite : Ceci n'est pas une pipe de Magritte pour qui « les titres des tableaux ne sont pas des explications et les tableaux ne sont pas des illustrations des titres ». Pour Joseph Kosuth : One and three Chairs ( 1965) le titre annonce un exercice purement conceptuel illustré par une réalisation complexe qui réunit un objet, une chaise, sa reproduction photographique et sa définition dans le dictionnaire. Le titre peut être l’œuvre elle même, Lawrence Weiner en ne présentant qu'une seule phrase invite le spectateur à la réaliser lui même !

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