Gustave Caillebotte : un peintre au regard de photographe

Exposé au musée Jacquemart André à Paris, Caillebotte impose un style moderne, ni classique, ni impressionniste, ni réaliste.
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Bien que présent à la deuxième exposition impressionniste, Caillebotte est inclassable, sauf, qu’il s’inscrit dans une lutte anti-académique active à l’époque.

En 1876, Emile Zola déclare «c’est une peinture anti-artistique, proprette comme du verre, une peinture bourgeoise, en raison de la précision de la copie… c’est une piètre chose».

Cette «piètre chose» illustre à la perfection l’influence de la photographie sur la peinture de l’époque. «La précision de la copie» n’est possible que par le regard du peintre moderne, tel un photographe, sur les choses vues en utilisant tous les effets optiques possibles que celle-ci lui offre et qui se retrouvent chez les Nabis, Vuillard, Bonnard .

Malgré l’emploi d’une perspective linéaire rigoureuse, le style n’est pas classique

Dans les dessins préparatoires de Caillebotte, qui travaille souvent d’après photo, le cadre et la perspective sont méticuleusement tracés à la règle, comme ont pu le faire les peintres de la Renaissance. P. della Francesca, par exemple, marque la perspective et son point de fuite par des pavages réguliers et diminués progressivement pour donner l’effet de profondeur.

Dans Le Mur du Jardin (1875) de la propriété familiale, Caillebotte maintient les effets impressionnistes, appliqués aux massifs de fleurs, en opposition totale avec des lignes de perspective si rigoureuses, déterminées par l’allée et le mur, que l’illustration pourrait être celle d’un exercice scolaire. Ce même travail s’applique au Pont de l’Europe (1876) où une série de diagonales commande une composition rythmiquement structurée que viennent accentuer les croisillons du pont.

Le décor proposé par Caillebotte, souvent théâtral, est le résultat d’une organisation spatiale méthodique dans un cadrage hardi et inhabituel: dans Les Raboteurs de parquet (1875), les personnages sont relégués au fond du tableau, le vide occupe le premier plan; les lattes de parquet, évoquant un traçage des lignes de fuite, nous conduisent vers la lumière de la fenêtre située en arrière-plan. Mais le point de vue légèrement surélevé, l’arrêt sur image et son instantanéité, la mise en scène, l’effet de distanciation appartiennent au domaine de la photographie.

Malgré le traitement de la lumière, le style n’est pas impressionniste

Les thèmes du peintre, à la fois riche collectionneur, jardinier et navigateur, ne se situent pas seulement dans les vues urbaines du nouveau Paris haussmannien. Il y possède un appartement duquel il observe la rue pour la peindre à l’aide de vues plongeantes. La nature, ses fleurs et ses serres, qu’il peut contempler dans la propriété familiale ou l’amour des bateaux au Petit-Gennevillers, où il va s’installer, inspirent son œuvre.

Dans Effets de neige (1878) ou L’Yerres, effet de pluie (1875) le traitement de la lumière et de la touche est impressionniste. La touche souple et libre cède, pour Le Pont de l’Europe dans le choix d’une image très nette, (contrairement aux vues de la Gare Saint-Lazare , peintes dans un écran de fumée, par Monet à la même époque) à une facture sèche, aux contrastes affirmés et à l’emploi de larges aplats.

La réalité visuelle n’est pas le seul objectif de l’artiste: mettre en scène et organiser une composition presque géométrique prévalent sur la possibilité de capter le temps qui s’écoule et de fixer sur la toile l’instantané atmosphérique.

Le style est-il réaliste ? Pas vraiment ! Encore classique, encore impressionniste mais si peu !

Le contraste, entre le sens tactile, celui des éléments en fer du pont, inauguré en 1868, qui enjambe les voies de la gare Saint-Lazare, le gris métallisé, dur et froid, et la matière laiteuse du ciel, bleue et légère, qui appartient plus au sens visuel, se retrouve dans Les Raboteurs. La matière du bois aux couleurs terre est lisse et épaisse; les reflets du parquet gris bleu, les copeaux amoncelés allègent cette surface imposante et lourde.

L’image est forte, dans un splendide contre-jour, les corps sont de puissants raccourcis, comme ceux des Canotiers (1877), les torses nus à la peau luisante due à l’effort, images vulgaires à l’époque, les bras noueux, déformés par le travail, ne se référent pas au modèle des ateliers académiques où est encore enseignée l’étude du nu d’après l’antique. La Perle et la Vague de Baudry (1862) ou La Naissance de Vénus (1863) de Cabanel affichent des nus académiques qui respectent les nobles proportions et la joliesse.

Les sujets sont dorénavant empruntés au monde ordinaire, celui du travail entre autres. L’image sera, alors, sans grâce, crue et choquante. Les Raboteurs est souvent comparé aux Glaneuses (1857) de Millet, comme elles, ils sont trois, agenouillés sur le sol, le dos courbé, absorbés par leur tâche pénible. Degas aussi, en peignant des Repasseuses , (1884) se contente de nous les présenter. Le spectateur reste libre de son commentaire; aucune piste n’est donnée par le peintre pour nous orienter vers une quelconque interprétation.

Cette absence d’implication de l’artiste dans l’œuvre est le signe d’un désengagement qui privilégie le narratif. Seule la présence de la bouteille de vin rouge, sur le plancher confié aux rabots, pourrait évoquer une éventuelle désapprobation du comportement des trois ouvriers, dans un lieu dont le décor aux boiseries luxueuses laisse présager un milieu plutôt bourgeois, un appartement moderne haussmannien.

Le retour au réalisme qui a une longue filiation depuis l’Antiquité, a une influence importante sur la modernité: Cézanne , Courbet, Manet, privilégient le réel, le ressenti, le vécu. Être réaliste au XIXe siècle signifie aborder le présent, le monde ici et maintenant, prendre conscience du corps, de l’existence sociale. Le Déjeuner sur l’herbe (1863) de Manet dénonce la matérialité et la temporalité de l’existence telle qu’elle existe, avec réalisme.

Du 25 mars au 11 juillet 2011, le musée Jacquemart-André présente « Dans l’intimité des frères Caillebotte, peintre et photographe». À la croisée de la peinture impressionniste et de la photographie, cette exposition évoque l’univers artistique et intime des frères Caillebotte.

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