La tournée mondiale de la Collection du Musée Picasso

Milan présente 55 oeuvres couvrant toute la carrière de Pablo Picasso, prêtées par le Musée Picasso à Paris, actuellement en travaux.
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Alex Nyerges, directeur du Virginia Museum of Fine Arts qualifie l'artiste de plus «influent, novateur et créatif du XXe siècle ». Réputée dans le monde entier, la collection du Musée National Picasso à Paris, fermé actuellement pour rénovation, est unique parce qu'elle réunit les pièces que Picasso a conservées pour sa collection personnelle, illustrant chaque période de son travail.

Les périodes préparatoires au cubisme

Les œuvres de la période naturaliste (1895-1900) dite bleue (1901-1904) sont empreintes d’une grande tristesse, sorte de méditation sur la vie et la mort, à la suite du suicide de son ami Casagemas . Les criminels, les prostituées et les mendiants, présentés souvent prostrés, sont ses sujets privilégiés .

La période naturaliste dite rose (1905-1907) présente les gens du cirque, les acrobates, les saltimbanques, Arlequin; ces scènes sont marquées par des personnages exsangues, émaciés qui n'entretiennent aucun lien entre eux, ne se regardent pas, sont peu présents dans un décor abstrait, irréel, monochrome.

Une première rupture s’annonce; le souci de réalisme laisse place à des préoccupations formelles: une certaine déréalisation. En aplatissant et en privant l’espace de profondeur, Picasso commence à se détacher des traditions perspectivistes classiques. Le tableau emblématique du XXe siècle, Les Demoiselles d’Avignon ( 1907) œuvre fondatrice de l’art moderne (des études sont présentes à l'exposition), annonce aussi bien le cubisme que l’expressionnisme.

Le cubisme

La période dite cézanienne (1908-1911) instaure l’émergence du cubisme. En étroite collaboration avec Braque, Picasso géométrise les formes, déconstruit l’espace. La période est austère, les recherches picturales dogmatiques; le cubisme analytique (1910-1913) sculpte l’espace par la dissociation de la forme, vue sous tous ses angles connus mais non perçus par l’œil en une fois. Le tableau cubiste va déplier, imbriquer les objets les uns aux autres jusqu’à altérer la lisibilité de l’œuvre par ses multiples facettes.

L’hermétisme de cette période se termine avec l’entrée remarquée du premier collage important, celui de La Nature morte à la chaise cannée (1912) où un morceau de toile cirée représentant un cannage occupe ostensiblement le centre du tableau. Le cubisme synthétique introduit dans la peinture du papier journal, du papier peint, des morceaux de partitions musicales, réellement présents sur la toile. La stratégie du trompe-l'œil s’inverse, il n’est plus nécessaire pour le peintre d’imiter le réel, il suffit de l’inviter en tant que tel sur la toile! L’espace n’est pas déconstruit mais reconstruit à partir de découpages.

Les recherches cubistes sont abouties, Picasso va investir d'autres terrains et paradoxalement celui d'un retour au classicisme: la période dite «ingresque» (1915-1925) est illustrée par le portrait d’ Olga Khokhlova , un retour à l’antique par Les Femmes courant sur la plage (1922) qui apparaissent comme des créatures monumentales, taillées au ciseau du sculpteur.

La période Surréaliste ( 1926-1945)

Cette période illustre son goût pour la métamorphose et la violence; il transforme le corps humain en un assemblage flottant de parties souvent évocatrices d’objets trouvés. La figure récurrente du Minotaure , symbole mythique d’un artiste tiraillé par ses angoisses existentielles et son ardeur créative, est associée, chez Picasso, au viol et à l'idée de la violence faite aux femmes .

Guernica (1937) marque une nouvelle rupture symbolique et allégorique. La thématique de l’arène et de la corrida se manifestant à intervalles réguliers, annonçait Guernica dédiée à la guerre d’Espagne.

Les femmes de Picasso

Selon Dora Maar , une des muses de Picasso, l’art du peintre est dépendant de cinq domaines de sa vie privée: « sa maîtresse, sa maison, son poète, sa cour d’admirateurs, son chien !». L’œuvre ne serait alors qu’une vaste autobiographie? Les nombreux portraits de ses compagnes en témoignent: Fernande Olivier, Olga Khokhlova, Marie Thérèse Walter, Dora Maar, Françoise Gilot, Jacqueline Roque. Des univers différents s'y confrontent: la vie sentimentale, le point de vue symbolique et le domaine de la forme.

A la laideur des femmes peintes par Picasso, à l’agressivité des Demoiselles d’Avignon , attaque directe des canons de beauté traditionnels, sous influence de la sculpture africaine et de ses masques, se mêlent la mélancolie et la puissance des femmes peintes par l'artiste qui ne craint ni la sauvagerie ni l’attentat à la pudeur.

La sculpture et le trompe-l'esprit

La sculpture chez Picasso est-elle une simple retranscription en trois dimensions du cubisme analytique qui propose la multiplicité des différents points de vue que l’artiste présente, à cette époque, dans sa peinture? La sculpture plate où il peint des profils qu’il découpe, articule et où il interpénètre les plans perpendiculairement les uns aux autres, autour d’un mât, il la nomme sculpture-mât.

« Mes sculptures sont des métaphores plastiques; c’est le même principe qui vaut pour mes peintures. Un tableau ne devrait pas être un trompe-l’œil, mais un trompe-l’esprit. Il en est de même pour la sculpture », explique t-il.

Le Picasso des dernières années

Les paraphrases exécutées d’après les maîtres anciens révèlent une nouvelle et dernière dimension de l’œuvre: il revisite David, Delacroix, Goya, Manet, Velasquez... exécute quarante-quatre Variations des Ménines (1957). En 1963, il commence la série du Peintre et son Modèle , et en 1966 une nouvelle série, celle des Mousquetaires sortes de gentilshommes du Siècle d’Or auxquels il s'identifie.

Picasso n’a jamais résolu son conflit entre l’amour et la haine des femmes: Les Demoiselles d’Avignon sont le triomphe de la haine. Le démembrement du nu appartient au cubisme, la sérénité encore présente va disparaître par la suite. Les distorsions d’une cruauté inouïe, les outrages infligés au corps féminin seront une provocation permanente. Picasso ne décolère pas, ses dernières œuvres viennent le confirmer.

Dernier monstre sacré de l’art moderne, il est considéré comme le génie du XXe siècle, une star populaire, riche, talentueuse, à la vie sentimentale mouvementée. Le moindre de ses gribouillis se transforme en or; les journaux, les magazines, les livres, les films, racontent le moindre détail de sa vie, même vestimentaire. Les étrangers lui vouent un culte qui mérite cette expatriation provisoire de la collection.

Cet article est une synthèse des articles du même auteur déjà publiés sur ce site

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