Le dessin au pastel utilisé par les plus grands peintres

D'un art graphique structuré à la technique impressionniste, le pastel occupe une place unique dans le rapport entre le dessin et la couleur.
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Grâce à une infinité de possibilités techniques et une grande variété de nuances (1650 répertoriées), cette poudre colorée et crayeuse, présentée en bâtonnets, peut multiplier les effets plastiques. Le pastel permet la réalisation rapide d’un dessin, son effacement tout aussi rapide. Sa variation de texture est illimitée entre la douceur évanescente du grain par le frottis et le gommage et une matière plus incisive, hachurée et dense.

L’évolution de l’utilisation du pastel

Le pastel a souvent été utilisé comme rehaut dans les portraits dessinés, ceux de Léonard De Vinci par exemple et, dans les techniques mixtes, comme celle des trois crayons, il est associé à la pierre noire et à la sanguine. Le dessin au pastel sert à la préparation d’une œuvre, ébauches et esquisses pour de vastes compositions; puis il acquière ses lettres de noblesse avec les portraits, ceux de Louis XIV , en particulier. Le pastel permettait à Charles Le Brun, devant le roi, d’exécuter rapidement son dessin.

François Boucher , Antoine Coypel, Rosalba Carriera apportent la préciosité aux portraits féminins. Maurice Quentin de La Tour décrit le faste et le luxe avec la représentation des lourds tissus brochés, de la moire des velours, de la légèreté des soieries, des voiles et des dentelles, dans le Portrait de la marquise de Pompadour (1755) ou celui du Président Gabriel-Bernard de Rieux (1741).

Les différentes textures illustrent cette parfaite maîtrise de la technique du pastel et de son luminisme.

Le XIXe siècle va libérer la couleur et le dessin. Les artistes jouent sur les formes et les matières, à l'aide de ce matériau léger, friable et divers, entre pastels gras humides et pastels secs poudreux, adaptés au style impressionniste naissant et à la déstructuration formelle annoncée.

Dessiner au pastel à la manière des artistes du XIXe

Jean François Millet: les hachures épaisses du dessin stylisé utilisé dans La Méridienne (1866) et l’emploi de la couleur pure mélangée au crayon noir structurent les formes du couple allongé au milieu d’évanescentes meules de foin. Elles constituent une trame plus qu’un décor dans l’ambiance d’une chaude journée où la lumière zénithale du soleil dissout les motifs.

Edouard Manet: il utilise de larges aplats estompés qui dissimulent les tracés, la matière est dense par la superposition des couches, les couleurs sont peu nombreuses, le noir domine dans Méry Laurent au grand chapeau (1882) sur un fond gris indéterminé.

Edgar Degas: L'Etoile (1878), la représentation d'une danseuse sur une scène bénéficie de couleurs intenses et stridentes se chevauchant (or, brun, rose saumon, rouge, orangé, vert, turquoise). Rythmées par les noirs et soulignées par des touches abstraites, informelles et rapides, elles sont destinées à accentuer le mouvement et son instantanéité.

Eugène Boudin: ses paysages et ses marines trouvent avec quelques traits de pastel gris, bleu, rose et jaune d’or, la légèreté pour exprimer: «le caractère inconstant et insaisissable des vagues et des nuages…des beautés météorologiques…des immensités vertes et roses... ces magies liquides et aériennes…» commente Baudelaire au Salon de 1859 où les œuvres du peintre sont exposées.

James Abbott McNeil Whistler: Il exécute cinquante trois pastels lors d’un séjour à Venise. Stormy Sunset (1880) est saturé de bleu et de jaune pour accentuer les variations et les reflets de la lumière, la fluidité de l’eau et son miroitement.

Claude Monet: il étudie les reflets entre le ciel et l’eau et grâce à l’utilisation du pastel, le paysage impressionniste se confronte plus encore à l’épreuve de l’instable, de l’éphémère et du temps. A travers une brume gris mauve bleue et un grand tourbillon blanc les formes du Pont de Waterloo à Londres (1900-1903) sont menacées.

Paul Gauguin donne de l’épaisseur à son trait par l’utilisation appuyée du bâtonnet qui détermine les cernes dont il enveloppe ses motifs. Femme Tahitienne (1891) présente le contraste d’une matière légère, poudrée et estompée et d’une ligne noire qui moule le personnage.

Pablo Picasso qui s’est essayé à tous les styles et à toutes les techniques utilise la souplesse du pastel pour La Fin du numéro (1900-1901). Elle permet de mettre en valeur une silhouette schématisée surgissant d’un fond de scène à peine esquissé mais violemment contrasté grâce aux masses colorées. La touche est instantanée, nerveuse et hachurée; ce dessin comparé à celui de Gauguin marque la différence de style des deux artistes et l’utilisation ronde ou incisive que permet le pastel.

Le XXe siècle va perpétuer la vie de ce médium en lui accordant une place de choix dans les études préparatoires et les dessins pris sur le vif. Les courants expressionnistes , symbolistes et surréalistes développeront l’usage du tracé schématique et celui appliqué à la transcription du mouvement, de la trajectoire rapide. Les matiéristes abstraits mèneront l’utilisation du pastel à son paroxysme; Fautrier aura bien conscience de détenir, ce qu'il désigne, comme «un moyen fou sans règles, ni calculs».

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