Au cœur du scriptorium médiéval

Au cœur de la vie culturelle du Moyen Âge, le scriptorium. C'est là que se joue le sort de bon nombre d' œuvres littéraires
11

An 1383, scriptorium de l’abbaye de Saint-Martin-de-Tours en Bourgogne. La lueur vespérale qui pénètre par les fenêtres abondantes du célèbre édifice éclaire encore l’atelier des scribes. C’est qu’ici, afin que la lumière pénètre de la manière la plus diffuse et la plus pure, le vitrage n’est pas coloré. Indifférents à la grandeur majestueuse du soleil couchant qui baigne les lieux, d’experts copistes travaillent de concert dans un silence seulement troublé par le crissement de la plume sur le parchemin. Mais éloignons-nous quelques instants du cœur du scriptorium, réservé aux enlumineurs et aux rubricaires, ces moines passés maîtres dans l’art d’écrire les titres en couleur, pour nous concentrer sur ce jeune copiste, incliné sur son plan de table.

Rêves monastiques

Ce novice copiste, dont l’expression traduit la béatitude, s’est accordé une minute de pause, une minute de douce rêverie.Tout en affûtant sa fine plume à l’aide d’une lamelle de canif, il mesure la chance qui est sienne : l’occasion vient de lui être donnée d’exercer son art au sein même du scriptorium que dirigea naguère son maître à penser, le fameux Alcuin, ce conseiller de Charlemagne pétri de culture latine. Au regard de son statut de copiste débutant, il travaille certes dans la partie la plus sombre du scriptorium, mais sa vue exercée s’accommode assez bien de la lumière déclinante.

Roman d’initiation

Voilà qu’il s’attelle de nouveau à sa tâche. Entre ses doigts engourdis, il fait jouer la pierre ponce qui lui sert à lisser le parchemin déplié sur son pupitre. Pour tester ses qualités de scribe, son supérieur lui a soumis la copie d’un texte parodique, "Le roman de la rosse", qui ne fera probablement pas date dans l’histoire de la littérature. En réalité, le supérieur en question vient d’être sommé par sa hiérarchie de brûler au plus vite le manuscrit du roman.

Conscience professionnelle

Mais de cela, le jeune moine n' a cure. Et, c’est avec une application zélée qu’il déchiffre la parodie vouée aux oubliettes. Avec un malin plaisir également car autant le texte original du "roman de la rose" lui inspirait ennui (4000 octosyllabes pour relater les aventures d’un jeune homme qui se promène dans un jardin pour s’emparer d’une rose), autant la copie parodique respire invention et fantaisie littéraires. Le copiste en oublie d’ailleurs parfois l’austérité des lieux et dissimule à grand-peine une irrésistible envie de rire aux éclats.

Sujet du roman

Car, dans "Le roman de la rosse", l’amour courtois est bafoué, piétiné, éradiqué : Guillaume, un damoiseau quelque peu naïf, cède aux avances d’une experte matrone avant de se rétracter. La dame oiseuse n’entend pas être la dindonne de la farce et assiège la tour dans laquelle s’est réfugié le malheureux !

Œuvre a priori originale qui aurait mérité sans nul doute de passer à la postérité. Oui, mais les textes anciens dont nous disposons sont le résultat des choix des différents lecteurs et compilateurs des siècles passés. Combien d'oeuvres, à l'image de ce fictif "Roman de la rosse", furent ainsi victimes de la censure. Cela, ne l’oublions jamais !

Sur le même sujet