Le sacre d'Anton Geesink au pays du Soleil Levant

Jeux Olympiques de Tokyo 1964 : Anton Geesink enlève le titre open au judo au grand dam des Japonais.
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Trente secondes bientôt que le Japonais Kaminaga subit l'étouffante étreinte de son adversaire, le Néerlandais Geesink. Trente secondes intenses, douloureuses, interminables. Sous la montagne de muscles du géant batave, il suffoque, il gémit, il blêmit. Sous Les 118 kilos de Geesink, il crie grâce, mais nul ne l'entend, pas plus son adversaire qui attend le signal de l'arbitre pour lâcher prise que les 15 000 spectateurs tous acquis à sa cause qui ont investi un Budokan Hall plein à craquer.

La désillusion de Kaminaga

Dans l'esprit de Kaminaga, piégé sur le tatami, des questions sans fin: "Pourquoi s'être laissé entraîner au sol? Pourquoi toujours Geesink en travers de sa route? Comment va réagir la foule?" La délivrance viendra du juge arbitre qui valide enfin le hon-gesa-gatame fatal au Nippon. Anton Geesink vient de remporter le titre le plus convoité au Japon en ces Jeux Olympiques de Tokyo (1964): celui des poids lourds (encore baptisé "toutes catégories") en judo. Le verdict du juge a fait se lever 15 000 spectateurs dépités! Il faut dire que le judo, culturellement ancré depuis belle lurette dans le pays, fait son apparition aux Jeux pour la première fois de l'histoire à la demande des Japonais. Ce privilège d'introduire une nouvelle discipline, ils l'ont obtenu en vertu de leur statut de pays hôte. Presque vernaculaire, le judo en cette année 1964. La victoire de Geesink va pourtant lui donner a posteriori une dimension internationale.

Deuil national

Mais de cela, les 15 000 spectateurs n'ont cure. Et après avoir respectueusement salué l'exploit du Néerlandais, comme un seul homme ils se rasseoient et pleurent. D'ailleurs, c'est tout un pays qui pleure le titre envolé. Un vrai deuil national. De médaille, le Japon n'en voulait qu'une et c'était celle-là! La suite, c'est Haku Michigami, conseiller technique auprès de la fédération néerlandaise, qui la raconte: "Retenant d'un geste les Hollandais délirant de joie qui voulaient monter sur le tatami, Anton Geesink salua profondément Kaminaga son adversaire, le Prince héritier et la Princesse, la reine de Hollande, et quitta dignement la salle. Je pense que tous ceux à qui il fut donné d'assister à cette scène durent se dire qu'ils se trouvaient devant un fier judoka." ( blog de Haku Michigami ).

Anton Geesink ne le sait pas encore mais, par son attitude, il vient de gagner définitivement le respect du peuple japonais. Et toujours, lorsqu'il aura par la suite, en tant que judoka ou membre du CIO, l'occasion de revenir au pays du Soleil Levant, il sera accueilli comme un grand.

Une victoire programmée

Aux yeux des observateurs et des experts, n'en déplaise aux Japonais, sa victoire à Tokyo ne constitue pourtant qu'une demi-surprise. Geesink, en effet, a déjà croisé la route de Kaminaga en 1961 à Paris lors des Championnats du monde et il l'a battu (c'est d'ailleurs la première fois qu'un non-Japonais remporte un titre mondial). Loin de s'endormir sur ses lauriers, le Néerlandais s'est immédiatement remis au travail. Jusque-là, Geesink s'illustrait surtout à la lutte gréco-romaine. La perspective d'une participation aux JO dans sa discipline de prédilection décuple ses ardeurs et il travaille ses faiblesses... au sol (c'est en maîtrisant Kaminaga au sol qu'il triomphera). Entre-temps, un peu de musculation: cet Hercule aime à soulever des troncs d'arbre pour entretenir sa condition. En matière de préparation physique, Geesink est d'ailleurs très minutieux. On raconte aussi qu'il excelle en natation et s'astreint à une hygiène de vie irréprochable. Sa musculature, le Hollandais la doit donc avant tout à un travail acharné. "Une tête et un cou interminables sur un corps frêle et élancé. À vingt ans, je trouvais d'ailleurs plutôt qu'il ressemblait à une bouteille de bière", témoigne Michigami.

Un grand monsieur

Mais à ceux qui penseraient que la force musculaire exclut la finesse de l'esprit, le Hollandais apporte un cinglant démenti. Dans l'exercice de sa discipline, Geesink est un novateur: il s'interroge par exemple sur la notion du déséquilibre telle qu'elle est enseignée dans les écoles de dojo et la remet en cause. Il aime à transmettre son art et tous ceux qui ont eu l'occasion de l'approcher soulignent sa modestie et son charisme. C'est le cas d'Éric Pariset, le fils du judoka Bernard Pariset, qui a suivi des stages dirigés par le Batave et témoigne de sa dernière rencontre avec Geesink: "La dernière fois que je l'ai vu, c'était en janvier 2005 à Paris. Il avait tenu à être présent à la cérémonie des voeux de la FFJDA (nda: la fédération française de judo) qui, à cette occasion rendait hommage à mon père, décédé quelques semaines auparavant. J'avais été très touché. Il n'était pas seulement un champion d'exception mais quelqu'un qui ne relègue pas en arrière-plan les relations humaines." ( Le blog du Jujitsu traditionnel ).

Puissent les champions contemporains s'inspirer de personnalités de cette trempe!

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