user_images/_MG_8948small.JPG

MARIE SCHNEIDER

Publié dans : Critiques littéraires

Nocturnes de Kazuo Ishiguro, un flop poétique

Cinq nouvelles d'amour désabusées où la musique peine à jouer son rôle élévateur.

Ce recueil de nouvelles laisse un arrière-goût amer, bien loin des promesses faites par sa couverture. 

Nocturnes, un titre accrocheur mais décevant

D'après l'Encyclopaedia Universalis, "le mot nocturne, en musique, désigne moins une forme spécifique qu'un instant poétique, un moment musical, dont la nuit est le prétexte". Dans son Dictionnaire de musique moderne, François Henri Joseph Blaze le définit comme "un morceau destiné à être joué la nuit en sérénade". 

Ces deux définitions montrent le lien étroit entre la musique et l'amour romantique revendiqué par l'auteur. Le lecteur est donc en droit de s'attendre à une prose recherchée, empreinte d'un certain lyrisme, mais également intimiste. Cette impression est conforté par le sous-titre de l'œuvre : "Cinq nouvelles de musique au crépuscule". Associer l'émotion musicale à cet entre-deux qu'est le crépuscule devrait inviter à la réflexion, peut-être même à la méditation, en tout cas à l'entretien d'un certain mystère.

Au lieu de cela, Kazuo Ishiguro représente cinq histoires d'amour désabusées, d'où la poésie s'échappe à grands flots et dans lesquelles c'est la musique elle-même qui semble ne devenir qu'un prétexte à l'écriture, tant elle ne suffit pas à redonner sens à la vie des personnages, et tant elle peine à susciter le sentiment du sublime chez le lecteur.

Nouvelles de musique ou nouvelles en musique ?

Il est difficile d'affirmer que ces cinq récits placent la musique au cœur du débat. Certes, l'auteur semble un fin mélomane, en particulier dans le domaine du jazz, mais toute cette érudition peine à insuffler tout processus d'identification. Sous couvert de parler de musique, il se livre plutôt à du "racontage" en musique, dont le lecteur étranger à sa culture musicale ne peut qu'effleurer les contours.

Le bon point de ce type de narration, c'est qu'il incite tout de suite à aller écouter les morceaux évoqués, et donc à relire l'intégralité de l'œuvre à la lumière de ces écoutes. Le mauvais, c'est que même à deuxième lecture, il est facile de sentir exclu, voire de s'exclure volontairement de son propos, car, dans la musique comme dans le silence, l'auteur ne renonce jamais à son fatalisme.

Déconstruction du nocturne

Kazuo Ishiguro prétend illustrer un phénomène moderne, à savoir l'essoufflement de l'amour, apparemment inéluctable malgré tous les efforts déployés par les personnages pour le sauvegarder. Cette perdition du sentiment amoureux va presque toujours de pair avec des problématiques de carrière ou d'argent : aujourd'hui, semble-t-il nous dire, on aime par hasard, par intérêt ou par habitude, et l'amour n'est pas une raison suffisante pour vivre ensemble et s'accepter mutuellement dans la gloire comme dans la déchéance.

Les nocturnes qu'il donne à entendre, loin d'élever l'âme vers un au-delà de soi, décrivent au contraire une musique asservie à des désirs terrestres, ce qui débouche sur un constat amer : l'idéalisme n'aurait plus court dans les pays occidentaux, et toute tentative de dire le contraire serait le fait de culture "moins avancées", telles que celle des pays d'ex-Union soviétique. La recherche du Beau et de la perfection n'offre aucune récompense tandis que l'opportunisme, lui, ouvre toutes les portes. 

Il y a sans doute du vrai dans ce discours. Toutefois, on aurait pu espérer qu'un traitement littéraire de cette question la transcende un minimum, sans tomber dans le cliché bien-pensant. S'il faut saluer l'effort fourni par l'auteur pour créer des personnages complexes, contradictoires et en demi-teinte, aux prises avec leurs élans les plus nobles comme les plus serviles, une écriture "crépusculaire", avec des contours moins nets et des couleurs moins tranchées laissant la place au doute du lecteur (oui ou non, doit-on accepter ce monde et ces existences ?), aurait été la bienvenue.

Bibliographie

Kazuo Ishiguro, Nocturnes, Paris, Éditions des Deux Terres, 2010

Encyclopaedia Universalis en ligne : www.universalis.fr/encyclopedie/nocturne-musique

François Henri Joseph Blaze, Dictionnaire de Musique moderne : https://books.google.fr/books?id=ub89AAAAcAAJ

À propos de l'auteur

user_images/_MG_8948small.JPG

MARIE SCHNEIDER

Écrivain pluri-active, passionnée de mots et de lectures en tout genre, entre autres...
  • 65

    Articles
  • 4

    Séries
  • 1

    Abonnés
  • 1

    Abonnements

Poursuivez la discussion!