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MARIE SCHNEIDER

Publié dans : Critiques littéraires

Palais de glace de Vesaas, un roman à mi-mot

Dans Palais de glace, Tarjei Vesaas donne une variation de l'amour plus fort que la mort dans une poétique inquiétante mais fascinante du non-dit.

Palais de glace est l'une des œuvres majeures de son auteur, Tarjei Vesaas. Norvégien de naissance, celui-ci distille dans son roman l'atmosphère glacée de son pays, à travers une histoire minimaliste, toute en poésie et surtout en silence. Adapté au théâtre, ce récit a reçu un vif succès critique, tant dans ses pages que sur scène.

Le mystère Unn

Unn est le personnage central de Palais de glace. Petite fille solitaire, réservée, étrangère à la région, orpheline recueillie par sa tante, elle intrigue dès son introduction dans la narration par sa marginalité. Refusant de se joindre aux autres enfants à l'école, se confiant peu à sa tante, Unn est un personnage du secret, un secret toujours palpable mais à jamais indicible.

Siss, son amie choisie avec soin, qu'elle va investir du poids de son secret sans jamais lui en livrer la teneur, se retrouve ainsi prise au piège du silence d'Unn, tant le silence de ses mots que le silence de sa disparition.

Unn, comme Siss après le décès de celle-ci, par leur côtoiement de la mort, deviennent ainsi des passerelles entre le monde des vivants et le monde des morts. Elles se donnent pour mission de veiller à ce que les morts demeurent chez les vivants par le souvenir, mais également par la renonciation aux plaisirs de la vie. Ainsi, vivantes mais se refusant à vivre, attirées par la mort sans avoir l'intention d'y céder, elles se créent un monde à part, fait de solitude et de tristesse.

Le Palais de glace: un cercueil féérique

La symbolique du Palais de glace, cette cascade prise par le gel, est tellement riche que même plusieurs lectures consécutives ne suffiraient pas pour aboutir à une interprétation satisfaisante. Ce palais est un lieu frontière, un lieu où vie et mort sont étroitement liés, un lieu qui exerce une attirance irrésistible mais morbide.

La découverte de l'intérieur du palais par Unn, venue seule un jour d'école, est l'un des plus beaux passages de l'œuvre par la délicatesse et la poésie de la description. Les salles successives, comme dans un conte nordique, sont de plus en plus impressionnantes, de plus en plus merveilleuses. Pourtant, quelque chose dans leur rétrécissement progressif provoque très vite un malaise chez le lecteur, malaise qui le ne quittera plus jusqu'à l'issue du récit, car il sera le seul à savoir où est Unn et ce qui s'est réellement passé dans ce palais. Lui seul sera témoin de sa mort, digne d'un enchantement de la Reine des neiges.

Une poétique du non-dit

Vesaas cultive l'art d'en dire ou trop ou pas assez à son lecteur. Jamais il ne parlera de la mort en elle-même: le lecteur le sait, mais au moment où il quitte Unn pour toujours, elle n'est qu'endormie dans un creux du palais, les membres engourdis.

Cette réserve face aux mots est caractéristique de son écriture. Comme il se place du point de vue d'enfants, son regard sur les choses reste dépourvu de cette faculté, voire de ce besoin de tout expliquer à tout prix qu'ont les adultes - l'auteur montre bien leur désarroi proportionnel lorsque les questions persistent à demeurer sans réponse.

Pour Vesaas, l'enfant accepte les questions, il ressent les événements plus qu'il ne les explique. C'est pourquoi il multiplie l'usage de termes vides, comme "ça" ou "cette chose", que le lecteur est obligé de remplir à sa manière et qui participe au malaise de l'œuvre.

En outre, il alterne les passages directement liés à l'histoire avec des passages de descriptions de la Nature et de ses agents, qui entraînent le récit dans un hors-temps et dans un hors-limite aussi étrange que fascinant.

Palais de glace est un roman assez court, qu'il convient donc de savourer d'une traite la première fois, puis chapitre par chapitre les fois suivantes, de préférence au coin du feu, et surtout pas dans un lieu public, sous peine de passer à côté de la moitié des effets de ce voyage poétique et spirituel absorbant.

Référence

Vesaas Tarjei, Palais de glace, trad. Elisabeth Eydoux, Paris, Flammarion, GF, 1985.

À propos de l'auteur

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MARIE SCHNEIDER

Écrivain pluri-active, passionnée de mots et de lectures en tout genre, entre autres...
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