"Vies antérieures" de G. Macé : sur les sentiers de la mémoire

Gérard Macé explore à travers ses "Vies antérieures" les traditions mémorielles de différentes époques et civilisations, et tente d'y voir une finalité.
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Vies antérieures de Gérard Macé est un petit OVNI littéraire trop méconnu qui ne peut laisser indifférent. À la frontière des genres, il emporte le lecteur dans un voyage temporel et métaphysique.

Qu'est-ce qu'une "vie antérieure" en littérature ?

Pour bien comprendre cette expression et les enjeux de l'œuvre, il faut savoir que le genre des vies antérieures s'inscrit dans une tradition littéraire qui consiste à traduire et tenter d'expliquer sa propre vie à travers la vie d'un autre, et même en se prenant pour cet autre. Ceci a donné, entre autres ouvrages, les Vies Minuscules de Pierre Michon.

Le livre commence par cette citation de Baudelaire, paraphrasant John Keats dans l'un de ses poèmes en prose : "le poète jouit de cet incomparable privilège, qu'il peut à sa guise être lui-même et autrui. Comme ces âmes errantes qui cherchent un corps, il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun".

C'est donc une démarche essentiellement poétique qu'adopte l'auteur : comme Baudelaire se prenant métaphoriquement pour l'albatros, le chat ou encore l'armoire - autant de "vies" imaginées, rêvées par le poète -, Gérard Macé adopte successivement la position de figures marquantes de la tradition mémorielle, à différentes époques et dans différentes civilisations, ceci pour mieux chercher l'universel dans sa propre mémoire.

Le souvenir des vies : souvenir de l'homme-individu

Le narrateur qui constitue le seul lien fort entre toutes les vies parle toujours à la première personne, laissant croire à une interprétation individuelle de l'œuvre. Il est l'être qui se cherche, qui est hanté par les fantômes de ces "vies" qui apparaissent au détour d'un détail évocateur et disparaissent dans une page blanche.

Des lectures et des vies : volonté de l'acte et passivité face au souvenir

C'est bien souvent une autre lecture qui les fait naître. Le discours du narrateur dévie alors sur la place de l'écrit dans le processus de mémoire, et non plus sur le processus de mémoire lui-même, avant de se remémorer les nombreuses traditions orales qui ont concurrencé l'écriture.

Si l'individu guide ses lectures et sa réflexion, il n'est en revanche pas maître de ses souvenirs et de ses réminiscences.

S'il "essaye en secret la position du scribe", acte volontaire, au premier chapitre, il se rend bientôt compte que le travail du scribe égyptien tient de l'artisanat et du marchandage, et par là même se découvre faussaire et imposteur bien malgré lui, ressemblant plus à la statuette du scribe aux yeux de saphir (dont on peut admirer un exemple au Louvre) qu'au scribe lui-même, dans son rôle idéalisé de gardien d'un langage sacré.

La croix du poète

C'est l'éternel dilemme du poète qui se retrouve exprimé sous différentes formes : comment dire et surtout écrire l'absolu, l'au-delà de l'homme, en un mot l'indicible. C'est un mouvement sans cesse recommencé que d'esquisser une métaphore, figure essentielle du dépassement et du déplacement de soi dans un autre, avant de réaliser l'étroitesse de celle-ci, car composée de mots finis qui veulent dire l'infini.

Comme le père de Gwenaëlle Aubry dans Personne (voir mon article sur le sujet), le poète prend soudain conscience de l'absurdité de son masque et le jette à terre avant d'en prendre un nouveau, poussé par la nécessité de se définir.

Souvenir de l'Homme

Cette recherche de l'infini, d'une mémoire universelle et d'une traduction en mots adaptée, est corroborée par l'aspect disparate des personnages et des époques convoquées par l'auteur. En allant de l'Égypte antique à la Chine du XIXème siècle, en passant par Simonide en Grèce et Tarafa en Arabie, ce n'est rien moins qu'un moyen d'échapper au temps et à l'espace que semble espérer l'auteur. L'œuvre accède là à un plan beaucoup plus spirituel et métaphysique.

L'auteur dépasse sans cesse ses propres souvenirs et se confronte alors à la hantise de la mort. C'est elle qui de tout temps a conduit les hommes à laisser une trace - l'écriture - de leur parole, ou pour être plus exact, de la parole poétique qui est une parole d'inspiration divine.

Les faussaires de la parole poétique, ce sont les commanditaires, ceux de Simonide sont punis. Tout poète porte en lui ce cheminement vers un langage pur, le langage de l'Homme, qui répondrait aux questions fondamentales, serait immuable - contrairement à la hantise du mouvement perpétuel présente dans l'œuvre de Michaux -, mais ne serait accessible qu'aux initiés - cette recherche a été systématique dans l'œuvre de Mallarmé, ce qui la rend si obscure et sujette à une forme de "rite de passage", d'immersion forcée.

Une lecture méditative

Gérard Macé résume en une phrase l'échec inévitable de ces tentatives : "si nous clignons des yeux, c'est à cause de la lumière - la lumière injuste des jours qui se lèveront sans nous." Il rassemble dans cette phrase les deux éléments que personne ne peut regarder en face selon l'adage populaire : le soleil et la mort. Cligner des yeux, c'est avouer cet échec dans un signe de résignation forcée.

Mais cette lumière aveuglante, les poètes doivent l'avoir entr'aperçue avant de cligner des yeux, ce qui la rend pleine d'espoir, mais aussi de questions insolubles. Le philosophe n'enseigne-t-il pas que l'important est plus de poser la question que de trouver la réponse ?

Les Vies antérieures sont donc un livre à consulter, à visiter, à déguster et à distiller plutôt qu'à lire d'une seule traite, car chaque page mérite une réflexion, et chaque "vie" pourrait être l'une des nôtres.

Références

Macé Gérard, Vies antérieures , Paris, Gallimard, NRF, 1991.

Baudelaire Charles, Petits poèmes en prose ou Le Spleen de Paris , Paris, Javal et Boudeau, 1933.

Mon article sur Personne de G. Aubry : http://marie-schneider.suite101.fr/personne-les-masques-du-moi-par-gwenaelle-aubry-a30486

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