Never Let Me Go

La pâle copie cinéma du brillant original "Auprès de moi toujours", de Kazuo Ishiguro.
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Kazuo Ishiguro se décrit lui-même comme un « écrivain japonais britannique », double identité qui se traduit par une hybridation de ces cultures, dans des œuvres toujours profondément nostalgiques et épurées. Déjà adapté au cinéma en 1993 avec le brillant Les Vestiges du jour , de James Ivory, c'est au tour de Never Let Me Go (2005, Auprès de moi toujours en français) d'être cinématographié.

La complexité narrative : le défit de l'adaptation cinématographique

Chronique de la vie de Kathy H., Tommy D. et Ruth G., trois orphelins sans avenir élevés dans le but de donner leurs organes, Never Let Me Go explore les mécanismes de la mémoire et l’ambiguïté des rapports humains. Louvoyant toujours au seuil du fantastique sans jamais y entrer, Ishiguro livre avec ce roman une structure narrative du détail innovante et une surprenante réflexion sur le clonage humain. Sans contrainte de style ni de temps, il s'est appliqué à établir un récit raconté à la première personne. Aussi Kathy, fine narratrice et observatrice de sa condition, décrit et analyse minutieusement chaque détail, chaque attention, afin de comprendre comment son amitié avec Ruth et sa complicité avec Tommy se sont construites, ont duré et évolué. Lente et étirée, l'histoire berce alors le lecteur pour l'amener habilement sur le terrain de la bioéthique et de la nature humaine.

Le projet d'adapter ce récit était donc audacieux et Mark Romanek, clippeur génial en reconversion dans le cinéma, ne l'a que partiellement réussi. Non faute d'idées judicieuses, mais parce que le scénario annihile d'emblée tout la subtilité du livre. De fait, ni la superbe photographie, ni même l'interprétation des jeunes acteurs (Knightley, Garfield et Mulligan) n'empêche le débat existentialiste de se noyer dans cette balade sentimentale ouatée.

Un récit esthétique et maladroit

Dans soucis de fidélité à l'esprit du roman,le réalisateur s'est employé à en reconstruire le cadre et l'atmosphère. C'est là sa grande réussite : sous la gouverne de plans joliment composés et de lents mouvements de caméra, le film a l'allure d'un clip étiré de Judy Bridgewater -dont Kathy chérit le titre Never Let Me Go ). La campagne anglaise est magnifiée par des images aux tons feutrés, tableaux d'une époque suspendue. Les personnages errent, sans repères, à des heures imprécises du jour, baignés dans une luminosité indistincte et allusive. Allégorie de la question des frontières initiée par Ishiguro, elle rappelle qu'ils se trouvent eux-mêmes au seuil de l'humanité.

Voici donc l'adaptation irréprochable de l'ambiance du livre, qui regorge de petits symboles et compose un climat de poésie comme de lourdeur à laquelle la musique omniprésente, sorte de « voix cinématographique » de la narratrice Kathy, ajoute un pathos que la pudeur japonaise de l'auteur avait exclu des pages.

Le reste du film se révèle n'être que la transposition écranique facile du récit. Tout ce qui fait son audace et sa finesse disparaît : les ellipses sont trop franches, les extrapolations déconcertantes. En tronquant l'histoire, le scénariste Alex Garland la prive de son essence et perd les détails, les situations anodines qui faisaient les délicates ambiguïtés des relations entre les protagonistes. Ces derniers se retrouvent alors privés de profondeur, injustement caricaturés ; c'est malheureux car c'est justement dans la finesse et l'évolution de leurs relations et sentiments que germait l'humanité de ces clones, que se manifestaient leurs âmes. D'autant plus malheureux que le film se focalise sur un triangle amoureux peu significatif dans le livre et ne laisse de fait que peu de place aux problématiques traitées par Ishiguro -Qu'est-ce qui chez ces clones leur confère une humanité ? Comment les élever ? Comment vivre lorsque l'on est jeune, en bonne santé et consciemment dépourvu d'avenir ?

Une controverse survolée

Tous ces questionnements trouvent leur genèse dans la première des trois parties du récit, l'enfance des protagonistes à Hailsham. Dans ce pensionnat britannique sévère et amidonné, les enseignants sont nommés « gardiens », les barrières sont électrifiées, les pensionnaires inconscients du dehors de ces murs comme du sort qui les attend. Hailsham est une prison dorée mais un des rares endroits de cette société anglaise à élever les clones dans la dignité. Le débat bioéthique se catalyse dans cette institution, dans cette façon de prodiguer à ces élèves une éducation sans leur dévoiler qu'ils ne vivront pas au delà de trente ans. Pourtant, n’apparaît-il pas que l'on perçoit sa vie et son existence différemment selon si l'on est conscient de sa condition ? Que tout son agissement s'en trouve changé ?

A réduire l'intrigue à l'histoire d'amour, Alex Garland a inévitablement survolé les questions de fond sous-jacentes et surtout la métaphore de l'art. L'art qui parce qu'il révèle les âmes, permet de prouver que ces clones en sont dotés et éclaire sur leur nature profonde et donc leurs conditions de traitement. Au final, tout ce débat philosophique saisissant n'est que partiellement évoqué, dépourvu de son développement que l'on pouvait lire à travers les agissements de Tommy, Ruth et Kathy.

A forces de coupes et de découpes, le film prive l'histoire de sa moelle pour ne laisser qu'une charpente fébrile où la trame n’apparaît plus que comme la pâle copie d'une histoire originelle, d'un « Possible » bien plus profond. Never Let me Go est tombé dans le piège des adaptations trop réductrices, l'âme du roman est préservée mais toutes ses nuances et son intensité ont disparu. Le film apporte néanmoins à l'histoire une poésie visuelle inattendue, rimant parfaitement avec l’apesanteur du roman et offre ainsi une médiatisation méritée aux questions éthiques et contemporaines qu'il sous-tend. C'est déjà ça.

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