Littérature engagée : quand les animaux permettent de dénoncer

Au-delà des défauts humains, les animaux permettent de dénoncer les abus du pouvoir. Illustration à travers 3 œuvres littéraires.
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Les animaux ont souvent été utilisés dans la littérature pour éduquer les hommes. Les fables illustrent cette fonction de l'animal dans les histoires car, depuis l'antiquité, on a établi un lien entre le caractère des animaux et celui des hommes. Les animaux représentent ainsi allégoriquement souvent les défauts des hommes. Mais, si l'on peut ainsi critiquer le caractère des hommes dans leurs vices particuliers, les animaux vont permettre de critiquer plus largement le fonctionnement de la société et toutes ses déviances et aberrations. Les histoires ont alors une visée politique. Tous les systèmes politiques sont susceptibles d'être critiqués, car la mauvaise utilisation du pouvoir peut se produire sous tous les régimes. Mais c'est pour critiquer ceux où les injustices et les abus de pouvoirs sont les plus insupportables que les métaphores animalières vont être plus particulièrement utilisées. Ainsi, les animaux se mettent souvent à parler quand l'homme se sent museler.

Le Roman de Renart sous le système féodal

L'animal permet de caricaturer les sociétés humaines. Ainsi, au XIIe siècle, Le Roman de Renart nous transmet le malaise social par une transposition dans le monde animal de la société humaine. Compilation de textes écrits par plusieurs auteurs, Le roman de Renart se moque très librement de la société de son temps. L'utilisation des animaux permet de caractériser et de styliser les rapports sociaux. En effet, chaque type d'animal est censé représenter un milieu social ou une fonction au sein de la société. Ainsi, le roi prend la forme du lion, le noble celui du renard, le bourgeois celui du loup... Ironiquement, dans une société où ce sont les valeurs chevaleresques qui sont valorisées, Renart, le héros du récit, ne peut survivre qu'en étant plus intelligent et plus rusé que les autres et en les dupant.

Les dictatures dénoncées par les animaux

En 1945, Georges Orwell écrit La ferme des animaux on retrouve dans ce livre une recomposition de la société humaine à travers les animaux de la basse-cour. Mais en fait, ici, Orwell oppose tout d'abord hommes et animaux. Les hommes sont stigmatisés comme responsables du malheur des animaux de la ferme. Et il est vrai que les hommes ont le pouvoir sur ceux-ci. Mais, après la disparition de hommes, si les animaux semblent d'abord vouloir établir une société égalitaire, peu à peu le goût du pouvoir de certains va corrompre cet idéal. Orwell souhaite, en fait, faire une satire des régimes communistes, qui sous couvert d'égalité, n'arrivent qu'à recréer des sociétés tout autant inégalitaires.

L'animal comme mètre-étalon de la normalité

L'animal n'a pas toujours besoin de se constituer en société, en littérature, pour dénoncer les méfaits du pouvoir. C'est en utilisant ce compagnon de l'homme qu'est le chien, comme en contrepoint, qu'un écrivain qui vécut sous la dictature soviétique dénonce l'anormalité et l'absurdité du système stalinien. Le contrepoint est en effet le parti pris du hongrois Tibor Déry dans Niki, l'histoire d'un chien . Dans ce roman écrit en 1955, le chien n'est pas humanisé. Mais l'auteur a choisi d'opposer la désillusion humaine à l'innocence et à l'inconscience canine. A travers cette biographie d'une chienne, on découvre que l'objectif de Niki, tout au long de son existence, est de répondre à ses besoins vitaux : manger, aimer, jouir de sa liberté. Et en se donnant pour maître le couple Ancsa, la jeune chienne ne fait que répondre à ces besoins élémentaires. Mais, peu à peu, Niki est privée de ces éléments essentiels à la vie. Madame Ancsa va être l'observatrice sensible du dépérissement graduel de la chienne. Et tout en prenant conscience du malheur de Niki, elle réalise subir le même sort que le chien. Si l'animal est confronté à l'absurdité des événements de façon impuissante, l'homme a tout de même cet avantage sur lui, dans un contexte normal, de pouvoir leur donner une signification. Mais, en fait, le régime sensé apporter le bonheur à tous ne fait que confronter les hommes à l'arbitraire d'un pouvoir aveugle.

Ainsi, on peut dire que l'utilisation des animaux dans ces récits semble offrir un miroir grossissant à la société humaine. Par le grotesque, ou par l'étrange dénuement dans lequel se trouve l'animal face à l'absurdité de la vie, ces histoires pointent avec acuité ce qui devient de plus en plus insupportable pour l'homme.

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