Le suicide chez l'enfant : psychologie et tabou social

La souffrance des enfants est souvent mésestimée contrairement à celle des adolescents. Pourtant, le passage à l'acte suicidaire est un risque réel.
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En l'espace de neuf jours, en janvier 2011, deux suicides d'enfants ont été annoncés dans les médias. Si le voile se lève doucement sur un sujet tabou, la souffrance infantile et l'acte désespéré qui peut en découler ne datent pas d'hier. Informer, alerter, développer les actions de prévention auprès des parents et des professionnels en lien avec l'enfance seraient pourtant des mesures à prendre pour éviter que ces tragédies ne se reproduisent.

Des enfants exposés à une grande fragilité psychologique

Au début des années 80, le docteur Christian Flavigny, pédopsychiatre à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris, a été l’un des premiers à étudier le suicide infantile. Son travail démontre que les enfants ayant déjà franchi le pas de l'acte autolytique présentent une grande fragilité psychologique. Ils vivent généralement des situations difficiles: problèmes familiaux, maladies, deuils, traumatismes...

Il explique sur rmc.fr que pour ces êtres fragilisés le but n'est pas d'en finir avec la vie, mais avec un problème qui peut paraître insoluble. Il peut aussi s’agir d’un acte de vengeance, d’appel à l’aide, suite à un évènement que l’enfant ne peut pas ou plus accepter. Le docteur Flavigny explique que ce fait " déclenche alors un geste de désespoir, disproportionné. L’enfant ne mesure pas la conséquence de ce qui va se passer, il est dans la dynamique du geste suicidaire qui est d’essayer de rejouer la partie".

Le drame qui a conduit la fillette de Pierre-Bénite à se défenestrer le 17 janvier 2011 corrobore cette analyse. L’enfant qui ne supportait plus les privations imposées par son diabète aurait réagi à un énième refus de sucreries. De même, le petit garçon de 11 ans qui a mis fin à ses jours dans le Jura mercredi 26 janvier 2011 a été décrit comme "souffrant d’une grande solitude" et faisait déjà l’objet d’un suivi psychologique.

La mort comme une possibilité de recommencement

Les spécialistes s'accordent à dire que dès l'âge de 6 ans, l'enfant a conscience de la mort. Toutefois, cette appréhension ne se fait pas dans sa totalité. Le caractère définitif et irréversible de la mort n'est pas encore intégré. Mourir, c'est comme une trêve. Si la vie est un jeu, la mort serait ce pouce levé pour dire "pause".

Lors d'une enquête sur la conception du suicide et de la mort chez les enfants de 6 à 12 ans, le Dr Brian Mishara , directeur du Centre de recherche et d'intervention sur le suicide et l'euthanasie (CRISE) pose ainsi la question: "Si les personnes mortes pouvaient ouvrir les yeux, pourraient-elles voir?". L'enfant répond "Non, parce qu'il fait noir dans le cercueil. Mais si elles avaient une lampe de poche, elles pourraient bien voir". De même, nombre d’enfants disent que les morts "vivent" au cimetière.

La médiatisation et banalisation de la mort -comme dans les jeux vidéos où le personnage ressuscite après un "game over", les dessins animés qui font relever un Coyote ou un Gros Minet après une chute vertigineuse, les informations télévisées qui diffusent de façon presque quotidienne des attentats suicides- les empêche de bien comprendre qu'une vie arrêtée exclut tout recommencement.

Statistiques d'un sujet sensible

Le suicide infantile serait rare. "Je pense qu'il y en a, au minimum, une dizaine par an en France" suppose pour RMC Marie Choquet, directrice de recherches à l'INSERM et spécialiste de l'enfance. Au minimum en effet car combien de suicides ne se sont-ils pas nichés parmi les nombreux accidents domestiques que l'on déplore chaque année?

Sur le site d' Agora , les données statistiques sur le suicide de l'enfant inquiètent par leur progression. Dans un article intitulé "Le Suicide chez les enfants: le désespoir précoce" paru le 31 août 2002 sur le site ledevoir.com, Marie-Andrée Chouinard dénonce cet état de fait que n’arrange en rien la politique d’autruche du gouvernement: "Les statistiques québécoises, que le Bureau du coroner distribue avec beaucoup de délicatesse, tant le sujet dérange, démontrent une légère hausse du phénomène au fil des ans. En 1989, on comptait 3 suicides chez les 10-14 ans, contre 8 en 1999 et en 2000 également. Les statistiques canadiennes, elles, révèlent 18 cas de suicide chez les 5 à 9 ans entre 1970 et 1992".

Les signes qui peuvent alerter

Ceci est à prendre avec des pincettes, tous les enfants en souffrance ne sont pas forcément des enfants "suicidants". Cependant, ces symptômes traduisent un mal-être à diagnostiquer et à traiter:

  • Crises d’angoisse, syncopes
  • Hyperactivité ou atonie
  • Agressivité envers les autres, auto-mutilation, vols
  • Enurésie, encoprésie
  • Troubles du sommeil, de l’appétit (anorexie, boulimie…)
Israël Orbach récidives à l’âge adulte

Importance des mesures préventives

Que ce soient les professeurs, les membres de la famille, les amis, il est capital de ne pas passer à côté d'une confidence sur le suicide envisagé comme possibilité de fin à la souffrance. Le docteur Mishara recommande de s'attarder sur la confidence sans la dramatiser en posant des questions de type "Qu'entend-il par "mourir"? Comment veut-il le faire?".

Lorsqu'un enfant en parle, c'est déjà un appel à l'aide à prendre au sérieux. Or, pour que l'écoute soit compétente et dirige ensuite vers une solution appropriée, il est nécessaire que la détresse psychologique infantile profonde ne soit plus sous-estimée, que des actions de prévention soient mises en place pour sensibiliser parents, enseignants, mais aussi enfants, sur le suicide.

Pour en savoir plus

BANU, G. (dir.), L'Enfant qui meurt. Motif avec variations, Montpellier, L'Entretemps, «Champ théâtral», 2010.

DOLTO F, Parler de la mort , Mercure de France, 1998

HARDY, P. et BAILLY, D., Prévention du suicide : Angoisse de la séparation chez l’enfant et l’adolescent, Paris, Doin, 2000

LONETTO, Dis, c'est quoi quand on est mort ? / l'idée de la mort chez l'enfant , Eschel, 1991

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