Le Titanic ou la folie des grandeurs : histoire et symbolique

Le Titanic impressionne par son luxe et jusqu'à son naufrage en un temps record. Plus qu'un bateau, c'est un symbole de la prétention humaine.
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Sa sirène mugit, puissante, cependant que des files ininterrompues de passagers – 2200 au final – s'engouffrent dans sa carcasse d'acier. En ce 10 avril 1912, le Titanic fait la Une des journaux et si l'on n'a pas la chance de fouler son parquet ciré, on est du moins sur le quai, prêt à assister à l'évènement du siècle. Sa construction dans les chantiers de Belfast avait à peine commencé que l'Insubmersible était déjà entré dans la légende, lui, le nouveau maître des éléments.

Le Titanic, fleuron de la White Star Line

Bruce Ismay peut être fier de son Géant des Mers. 269 mètres de long, 28 mètres de large, 31 mètres de hauteur pour un poids de 46 000 tonnes, les mensurations de rêve du paquebot de sa compagnie éclipsent largement celle du Mauretania ou du Lusitania , armés par son principal concurrent, la Cunard Line.

A la vitesse – qui atteint tout de même 24 nœuds –est privilégié le luxe afin de séduire les riches clients dans ce qui est d'abord un commerce pour le transport des émigrants. Ce sont les illustres noms de ses riches passagers comme John Jacob Astor , la styliste Lucy Duff-Gordon ou encore Benjamin Guggenheim qui confèrent au paquebot cette dimension de légende.

Un paquebot microcosme de la société du début XXe siècle

Mais le mythe ne serait pas aussi tristement fascinant si la pauvreté n'avait pas côtoyé le luxe à bord du Spécial pour Millionnaires. Côtoyé est un bien grand mot quand on sait que des grilles de séparation étaient cadenassées pour empêcher les classes de se mélanger à l'intérieur du navire et plus particulièrement les passagers de troisième classe, considérés comme le rebut de la société.

Le paquebot, s'il se dirige vers New York, emprunte surtout la voie de la richesse: celle que les nantis du haut affiche ostensiblement en payant le billet jusqu'à 4000 dollars et celle à laquelle aspirent les désargentés du bas qui ont parfois tout vendu pour ce voyage qui doit les mener vers une nouvelle vie en Amérique.

La forte valeur symbolique de l'Insubmersible

A l'image de son nom tout droit issu de la mythologie, et à l'instar de ses jumeaux l' Olympic et le Gigantic – rebaptisé après la catastrophe Britannic comme pour conjurer le sort –, le Titanic s'inscrit dans une idée de grandeur, de suprématie de l'homme sur les éléments, de toute-puissance et de gigantisme qui tend à creuser l'écart entre les petits et les grands, notamment par le soin qu'il apporte aux premières classes, de leur accueil jusqu'à leur évacuation privilégiée lors du naufrage.

Son surnom, l'Insubmersible, attribué par la presse dithyrambique et non par la compagnie maritime comme il a été rapporté à tort, évoque la confiance aveugle que l'homme du début du XXe siècle porte à la technologie. A une époque où les découvertes scientifiques – comme celles de Pierre et Marie Curie – s'enchaînent, où les femmes pilotent désormais des avions, l'on se targue de construire des navires qui ne peuvent pas couler et par excès de zèle d'en oublier les consignes de sécurité les plus élémentaires.

En témoigne le commentaire confiant du commandant Edward Smith à propos de l' Adriatic dans une interview de mai 1907 accordée au New York Times : "Je ne peux pas imaginer qu’un désastre quelconque se produise avec ce navire : la construction navale moderne a dépassé ce stade."

Une surenchère de luxe et de progrès technologiques

Pour mouvoir le Colosse aux dix ponts – l'équivalent d'un immeuble de onze étages – les réserves de charbon de trois bateaux sont nécessaires. Le site de la médiathèque de la cité de la mer avance des chiffres vertigineux: 45 000 serviettes de table, 34 000 kilos de viande, 40 tonnes de pommes de terre, 6 810 litres de lait, 36 000 oranges, 25 000 serviettes de toilette, 20 000 bouteilles de bière...

A ces quantités faramineuses s'ajoute un faste à nul autre pareil. Les passagers de première classe peuvent ainsi goûter aux joies d'un gymnase qui s'enorgueillit entre autres d'un rameur et d'un cheval mécanique, de bains turcs, de courts de squash, d'une piscine creusée, d'un Café parisien décoré de rotin et de lierre... Boutiques, salon de coiffure, cabinet médical, bibliothèque, restaurants transforment le navire en une sorte de mini-ville d'où son surnom de "ville flottante".

Non content d'être un joyau de la décoration avec notamment la commande d'une toile The Approach to Plymouth Harbour au peintre Norman Wilkinson pour décorer le fumoir des premières classes, le Titanic se fait un devoir d'être à la pointe de la technologie.

Ascenseurs, téléphones pour le personnel naviguant mais aussi pour les cabines de luxe, T.S.F de type Marconi pour émettre et recevoir des messages télégraphiques, turbine à basse pression pour compléter deux machines à vapeur, le bateau voit se pencher sur son berceau la Fée Electricité, encore absente d'un grand nombre de foyers à la veille de la Première guerre mondiale.

La fin d'un rêve, le début d'une légende

A 23h45, le 14 avril 1912, la glace a finalement raison de la lumière. La machine n'est pas insubmersible comme le pensent encore les passagers qui refusent d'embarquer dans les canots de sauvetage et c'est un véritable engloutissement de merveilles technologiques et d'ornements luxueux qui se mêle à la tragédie humaine: plus de 1500 personnes périssent dans les flots de l'Atlantique Nord.

Avec ce naufrage inattendu et pourtant prévisible approche la fin de ce que l'on appellera plus tard, non sans nostalgie, la Belle-Epoque. Temps d'insouciance et d'espoir où l'on se plaît à croire que le progrès ne peut que servir l'homme et le rendre meilleur.

Le Titanic apparaît dès lors comme un symbole de l'ambition humaine, de son désir immuable de domination, vouée inexorablement à l'échec, les éléments ne cessant de nous rappeler notre modeste et vulnérable condition.

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