Passion insolite : collectionneurs de mots

Abstraits et pourtant indispensables à la pensée comme à la communication, les mots suscitent la passion des auteurs comme des simples lecteurs.
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Certains collectionnent les timbres, d'autres les cartes postales. Objets de fascination moins courants mais tout aussi évocateurs de voyages, les mots que l'on savoure pour leur forme comme leur fond, leur sonorité comme leur signification. Des écrivains comme Marcel Pagnol ou Colette nous content la magie des mots et le souvenir de leur propre ensorcèlement. Que l'on soit jongleur de mots à l'écrit ou à l'oral, fervent éplucheur de dictionnaires ou auditeur prompt aux coups de foudre lexicaux, nous sommes tout un chacun des collectionneurs de mots.

Marcel Pagnol et les mots qui chantent

"Ce que j'écoutais, ce que je guettais, c'était les mots : car j'avais la passion des mots ; en secret, sur un petit carnet, j'en faisais une collection, comme d'autres font pour les timbres", écrit comme un aveu Marcel Pagnol dans la Gloire de mon père.

Si sa sensibilité se porte d'abord sur des mots dont il maîtrise le sens comme "grenade" ou "manivelle" -qui chante comme une "bartavelle"- et qu'il aime répéter juste "pour le plaisir de les entendre", ce sont des mots à la mélodie de plus de trois syllabes qui l'emporteront définitivement vers la félicité sensorielle de la langue française.

Ces monstres comme "anticonstitutionnellement" qu'il s'échinera à dresser en les recopiant soigneusement tous les soirs sur les pages de son petit carnet, ces créatures lettrées qui peuvent sembler de prime abord tarabiscotées ou hermétiques, peuplent d'ores et déjà son imaginaire d'images grandioses.

"Lorsque sur le fleuve de son discours, je voyais passer ces vaisseaux à trois ponts, je levais la main et je demandais des explications, qu'il ne refusait jamais. C'est là que j'ai compris pour la première fois que les mots qui ont un son noble contiennent toujours de belles images." Quand le "florilège" éclate tel un feu d'artifice sous la moustache de l'oncle Jules, le petit garçon n'y voit-il pas exploser des bouquets de fleur et de solfège ?

Du pouvoir de possession : Colette et l'arbitraire du signe

Dans La Maison de Claudine , Colette témoigne de cette magie qui touche l'enfant au moment où le substantif surgit, dévêtu de sa signification. Toutes les interprétations sont encore possibles.

« Le mot “presbytère” venait de tomber, cette année-là, dans mon oreille sensible et d’y faire des ravages. […] J’avais recueilli en moi le mot mystérieux, comme brodé d’un relief rêche en son commencement, achevé en une longue et rêveuse syllabe… Enrichie d’un secret et d’un doute, je dormais avec le mot et je l’emportais sur mon mur. »

S'approprier un signe linguistique, choisir le sens d'un assemblage de sons... L'enfance est l'âge d'or des collections de mots. Dans sa découverte de la notion d'arbitraire du signe , c'est-à-dire du lien immotivé entre le corps du mot et l'image qu'il évoque, Colette peut, telle une pâte à modeler s'étirant entre ses doigts, façonner à loisir l'objet représenté par le mot et ses souples syllabes.

Graine fécondant rêves d'escargots ou inaudibles injures, le presbytère perd de son mystère envoûtant quand la mère de Colette lui en révèle la définition. Mais la collectionneuse se rebiffe et se réapproprie le mot-trésor en baptisant ainsi sa chère terrasse dont elle s'instaure le curé. Car le plaisir de collectionner, c'est avant tout celui de posséder.

Une collection privée dont la valeur reste subjective

Quand les collections ont souvent pour but d'être fièrement exhibées -peintures de maîtres, livres d'éditions rares et luxueuses- celle des mots relève de l'intime et du subjectif. De même que le choix du mot dans une phrase relève de la subjectivité, la valeur qu'on lui accorde, la beauté sonore qu'on lui concède ou la laideur graphique qu'on lui reproche ne peuvent être imputées qu'à l'affect de chacun.

"Et si je me laissais tenter par une collection de mots ? C'est déjà fait, vous allez me dire, avec tous ces dictionnaires et ces encyclopédies, dans pratiquement toutes les langues, qui prétendent tout vous expliquer et tout définir. Mais cette fois ce serait une collection privée, quelque chose de très intime, avec une sorte de secret derrière la langue qu'on partagerait à quelques-uns, avec quelques amoureux du sens. Voilà, c'est décidé. Je commence dès aujourd'hui une collection de mots", se confie Alain Roussel dans La vie privée des mots (éditions La différence, 2008).

Que le collectionneur, célèbre ou anonyme, s'adonne à son plaisir en solitaire, fiches bristol en main, ou qu'il partage l'extase de ses découvertes sur les forums consacrés à la beauté de la langue française, les mots hantent et enchantent quiconque y prête ses sens.

Pour les amoureux de la langue française :

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