Avec dix ans d'avance, Gainsbourg imagine et raconte sa mort

Dix ans avant sa mort, Serge Gainsbourg imagine et raconte sa propre mort au journaliste de Libération, Bruno Bayon. Retour sur une interview hors du commun.
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2 mars 1991. Serge Gainsbourg, né Ginsburg, dit Gainsbarre, est retrouvé sans vie à son domicile de la rue de Verneuil, à Saint-Germain-des-Prés. Lui qui s'était entouré des plus jolies filles durant toute sa vie, est mort seul pendant son sommeil, victime d'une crise cardiaque. La France entière porte le deuil de l'excentrique – et ils sont nombreux, encore aujourd'hui, à se recueillir sur sa tombe pour y déposer quelques gitanes, tickets de métro, ou encore des choux, à son image.

Le 7 mars, il est enterré auprès de ses parents – Olga et Joseph – au cimetière du Montparnasse, non loin de Baudelaire qu'il mit en musique dans Baudelaire (Le serpent qui danse) . À cette triste occasion, Libération (re)publie une interview dans laquelle Gainsbourg imaginait sa propre mort. Les Français s'arrachent le numéro à plus de 800 000 exemplaires, depuis le best-seller du quotidien ! C'était il y a vingt ans, l'homme à la tête de chou nous quittait.

Avec dix ans d'avance, Gainsbourg raconte sa mort à Bayon, journaliste à Libération

En novembre 1981, soit dix ans avant le décès de Gainsbourg, Bruno Bayon propose à ce dernier une interview hors du commun, dans laquelle le chanteur racontera sa propre mort. Bon joueur, « il a accepté tout de suite le principe de l'interview. Je l'ai pris de plein fouet, comme il fallait. Ca l'a sûrement angoissé, et comme il avait du cran, il l'a pris comme un vrai défi », explique Bayon à Télérama.

Gainsbourg a 53 ans, Bruno Bayon 29. Les échanges vont rapprocher les deux hommes : l'un revêt la toge du maître, l'autre celle du confident. À l'époque, Gainsbarre n'a pas raison de Gainsbourg – en tout cas, pas totalement. Les frasques qui feront de l'artiste un homme à la fois haï et adulé prendront leur essor plus tard, en mars 1984, alors que sur le plateau de Droit de réponse , Gainsbarre brûle un billet de 500 francs .

Gainsbourg prévoit sa mort pour octobre 1989 : il meurt en mars 1991

« Il s'est tellement pris au jeu qu'il a eu, malgré lui, une prédiction médiumnique situant sa mort entre 1989 et 1992, à l'heure de la troisième guerre mondiale (ou guerre du Golfe) » (Bayon, Télérama Hors Série : Gainsbourg, le dandy de grand chemin )

- Gainsbourg : Bon, je suis mort, je fais un bilan.

- On est en quelle année ?

- Gainsbourg : On est en quatre-vingt neuf.

- Comment ça s'est passé ?

- Gainsbourg : Ca s'est passé en octobre. Un jour froid. Une nuit froide. La nuit c'est mieux, hein ? Caniveau.

Questions-réponses en vrac, de Bayon à Gainsbourg

- Est-ce que tu as un message urgent pour quelqu'un de chez nous ?

- Gainsbourg : Je ne dirai pas son nom, mais je dirai : « Va te faire foutre ! »

- Est-ce que tu fais encore des trucs là-dessous ? Six pieds sous mer...

- Gainsbourg : Six pieds... non. Deux, trois kilomètres. Je suis encore en train de descendre. Plus on descend, plus la densité augmente. Je ne sais même pas si le Titanic est arrivé... la densité est telle qu'on doit faire un centimètre par...

- Par siècle !

- Gainsbourg : Non, pas par siècle... C'est très long.

- Ca s'arrange depuis que tu es mort ?

- Gainsbourg : Ce qui ne s'arrange pas, c'est dessous. C'est le merdier.

- Une question sordide : est-ce que ta mort a fait monter la vente de tes disques ?

- Gainsbourg : Énormément. « J'entends encore les rotatives... »

Vingt ans après sa mort, le dandy poète, l'insoumis est toujours aussi présent dans l'esprit et le cœur des Français – et ses chansons, audacieuses, mélodieuses, racoleuses, font partie intégrante du patrimoine de la chanson française. Ca le ferait marrer, ça sonne si « conventionnel ».

Gainsbourg raconte sa mort, entretiens avec Bayon

Un an après la republication de l'interview dans le quotidien Libération (800 000 exemplaires), Bayon publie l'ensemble chez Grasset, sous le titre Gainsbourg raconte sa mort, entretiens avec Bayon . Sublime pour certains, morbide et inacceptable pour d'autres, l'interview est rééditée à l'occasion du dixième anniversaire de la mort de Gainsbourg, en mars 2001 (voir photo).


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